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Le journal de la plume et de l'épée

Les coups de hache de Gui Meuhly

Pourquoi tant de haine ?
Voilà ce qui traverse l’esprit de messire Gui Meuhly, chevalier de Lucien Grimaldi, alors que, du haut de son tabouret, il observe les vagues Génoises qui s’apprêtent à partir à l’assaut de la forteresse du Rocher.
Voilà trois mois que le siège a été mis en place par les Génois pour régler la « question monégasque ». Nous sommes le 15 mars 1507 et l’heure est venue de la bataille finale, de l’assaut qui révèlera les braves, qui fournira les héros, et qui fera pleurer nombre de mères. D’un côté, nous avons près de 14 000 hommes soutenus par une grosse vingtaine de pièces d’artillerie qui ont frappé quasiment jours et nuit depuis plus d’un mois. De l’autre, une garnison de deux cents âmes, dix hommes d’armes français, un groupe de 250 mercenaires, une vingtaine d’archers et quelques paysans, dont l’immense courage n’a d’égal que leur ignorance des arts de la guerre. À tout casser 500 hommes alignés sur les remparts…
Et alors que Lucien Grimaldi en personne organise la défense de ce qui a été malicieusement conquis par François, son divin aïeul, Gui Meuhly est là, appuyé sur sa hache, tâtant sa longue barbe, repensant à ces trois derniers mois de bombardement. Et cet assaut, qui décidément, met bien du temps à venir. Les Génois ont commencé à faire tomber 90 mètres de remparts, puis ils se sont attaqués à la Tour Albanaise, censée contrôler la langue de terre reliant le Rocher au pied de la tête de chien. Une fois celle-ci effondrée, on a cru à l’assaut, mais non, il ne vient toujours pas…

Alors Gui Meuhly s’impatiente.
Il le sait, avec le bol qu’il a, et ce malgré sa très grande petitesse, il est capable de se faire tuer avant même la bataille, par un boulet mal placé. Alors plus le corps à corps viendra vite, mieux c’est.
Car Maître Guy Meuhly est un nain. Un de ceux dont on raille, dont on se gausse. Son père, forgeron, lui ayant taillé une cotte de mailles à sa taille, il s’est enrôlé dans l’armée monégasque, afin de guerroyer et de mettre fin au plus vite à sa pathétique existence de façon utile. Mais Guy Meuhly est un être spécial. Dotés d’une force de caractère sans précédent, d’un courage sans faille, lui et sa hache font merveille dans les mêlées, tant et si bien qu’il est toujours vivant, et qu’il est maintenant respecté de tous.
Et encore une fois, il se trouve en première ligne. Du haut des remparts, il observe l’armée génoise. C’est une masse énorme, noire, rampante, qui se meut petit à petit, convergeant vers un seul point : la porte du Rocher. Le silence au niveau de la forteresse est assourdissant. Chacun est à son poste, regarde, et attend. Les armées noires s’avancent, et une fois à distance respectable, s’arrêtent. Tout le monde s’observe… Grand moment de solitude…
Afin de mettre la pression comme on dit, les soldats génois frappent le sol de leur lance. Quel vacarme !
Gui Meuhly ne tremble pas. Il a trop hâte de désentripailler du génois pour s’arrêter à un concert de lances. Mais les quelques soldats à côté de lui laissent transpirer leur peur. C’est palpable, ils sentent que la fin est proche.
Cela rappelle à Gui Meuhly le petit fermier avec qui il a passé la soirée d’hier. Celui-ci avait attiré l’attention de notre nain par sa façon gauche de tenir son épée. Il s’était porté volontaire pour défendre la citadelle après qu’un obus a frappé la maison de ses parents, emportant son père et deux de ses frères, laissant sa mère seule et sa sœur estropiée. Alleth, fils de Hamma, voilà comment s’appelait ce minot. Il désespérait de voir la lune pour la dernière fois, car selon d’autres soldats, il n’y a plus d’espoir. Maître nain, malgré son côté rustre, usa du peu de psychologie qu’il avait pour tenter de persuader ce jeune guerrier qu’il y a toujours de l’espoir. Ils discutèrent de l’art de la guerre pendant une grande partie de la nuit. Ce matin, Gui ne l’avait pas revu. Il espérait que le petit passe la journée, même si cela risquait de lui être très dur. Si le Rocher est toujours monégasque ce soir, seuls les plus braves seront encore debout, seuls les plus vaillants et les plus courageux lutteront jusqu’au bout.
Et parmi ceux-là, nul doute qu’il y aura Lucien Grimaldi, qui non loin de là place ses hommes. Il met en joue les quelques archers, vérifie que les cuves à huile bouillante, poix chauffée et autres délices culinaires sont prêtes à faire de la friture génoise. Il vocifère et encourage ses soldats. En gros, il montre l’exemple !
Pendant ce temps-là, le ballet des lances génoises continue.
Un archer, probablement plus nerveux que les autres, laisse filer sa flèche qui va se planter dans le coup d’un génois, l’arrachant à la vie aussi sec.
Le vacarme cesse aussitôt.
Et les Génois se lancent vers la forteresse. La Bataille commence…

Les plus courageux (les plus fous ?) se lancent sur les flancs du Rocher, sous une pluie de flèches. Les premiers arrivés tentent de couvrir les porteurs d’échelles. Si les archers monégasques font mouche assez souvent, ils sont trop peu et ne peuvent couvrir assez de terrain. Et certaines échelles commencent à être dressées. Et les soldats se ruent dessus, tous les soldats.
Autant les Génois qui grimpent quatre à quatre les barreaux afin d’atteindre le plus vite possible les murs et de surprendre les défenseurs de la citadelle, que les Monégasques qui se positionnent pour repousser les assaillants.
Les Génois les plus chanceux arrivent sur les meurtrières en entier, mais sont vite repoussés par les soldats bien en place. Les autres ont droit à des châtiments divers. Soit un Monégasque renverse l’échelle et ses occupants, occasionnant par la même des dommages collatéraux à ceux qui sont en dessous. Soit l’échelle se trouve à proximité d’une cuve à huile qui sera déversée sans vergogne sur des Génois qui sans le vouloir deviendront les premières patates frites à l’Italienne !
Enfin, les moins chanceux tomberont dans le secteur de maître nain. Car Gui Meuhly tue sans se poser de question. Après avoir couru le long des remparts pour faire tomber quelques soldats adverses, il s’est positionné sur une meurtrière, entre deux échelles et par des mouvements de hache tournoyante, fait tomber l’un après l’autre les assaillants qui grimpent désespérément. Et afin de rythmer ses coups, ce brave guerrier à la petite mensuration compte le nombre de macabés qu’il occasionne. Il en est à 25 au bout d’une dizaine de minutes.
Mais alors que tous les flancs, ou presque, du château sont assaillis, un groupe se détache le long de la rampe Major, direction la porte principale. Ce groupe avance tels les Romains à la grande époque, à savoir en tortue, boucliers sur le coté, boucliers devant, boucliers au-dessus. Les soldats lancent tout ce qu’ils peuvent pour ralentir cette cohorte italienne, dont l’ascension est inexorable. Seule l’huile bouillante arrive à les faire un tantinet fléchir, mais les soldats carbonisés sont remplacés par d’autres, « volontaires ».
Et ils arrivent à proximité de la porte…
On entend Lucien Grimaldi crier « A la poooooooooooorte ! » afin d’envoyer des soldats soutenir ce rempart de bois contre la haine italienne. Une dizaine de gardes, parmi lesquels Barthélemy le cousin du seigneur Grimaldi lui-même, se positionnent derrière l’imposante lourde et tentent de résister aux assauts italiens. Dans leur malheur, ils ont un net avantage : la pente, qui ralentit sérieusement les élans génois et rend leurs coups moins ardus. De plus, la poix chauffée qui est lancée des hauteurs par intervalles réguliers sur les porteurs du bélier permet aux soldats derrière la porte de souffler un peu. La bataille continue ainsi pendant de longues, de très longues minutes…

Gui Meuhly en ayant eu marre de faire des moulinets avec sa hache, a renversé les deux échelles dont il s’occupait et s’active désormais à venir en aide à ceux qui se sont laissés déborder par le surnombre adverse. Surpris par sa petite taille, incapables de parer ses coups venant de bas en haut, les Génois pleuvent sous la hache du nain. Mais cela ne suffit pas. Quand il en tue un, c’est dix qui se présentent au bas des échelles pour prendre d’assaut la forteresse.
Et nul ne sait combien de temps la porte va encore tenir. Et si la porte tient, qui dit que c’est par là que les Génois rentreront ? Car malgré les risques que cela encoure pour leurs soldats, les artificiers génois ont remis en marche leurs canons qui s’appliquent à réduire toujours plus en ruine des pans de murailles, jusqu’à ce qu’une brèche apparaisse… Il y a des éclats d’obus, de bois et de roches qui volent dans tous les sens, accompagnés par des flèches, de l’huile bouillante, des lances des corps que l’on bascule par-dessus les murailles… Le champ de bataille est devenu un vrai bordel, c’est le chaos le plus total ! On arrive tout juste, via les blasons à savoir qui tape sur qui…
Et alors qu’il était en train de repousser vaillamment quelques Génois, Lucien Grimaldi fut frappé par un éclat de bois dans le dos, et bascula dans le vide…

Heureusement, sa chute fut ralentie par des branchages, et vu la pente, il n’eut pas trop à souffrir de la retombée. Il se relève, un peu groggy, un peu sonné.
Autour de lui des Génois commencent à venir. Pas beaucoup, une petite dizaine, mais suffisamment pour capturer un seigneur monégasque encore commotionné. On sait que les murs du Rocher tiennent en partie par la grande volonté de Lucien qui n’a pas cédé d’un pouce aux malhonnêtetés des Génois. Et si jamais il se faisait capturer ou tuer, Monaco tomberait dans l’heure. Le courage, la vaillance, la bravoure de la plupart des soldats qui pour l’heure sont encore debout à tailler dans le lard et faire toujours un peu plus de viande froide italienne, c’est Lucien qui leur insuffle, c’est pour défendre leur bon Lulu bien aimé que les Monégasques suent sang et eau. Sans leur seigneur, plus de motivation, plus d’âme, plus de courage…
Il y en a un qui le sait par-dessus tout, c’est Gui Meuhly. Il a vu la scène. Il sait que Lucien Grimaldi est en grand péril et avec lui toute la forteresse rocailleuse. Alors il finit fissa son adversaire, qui se trouve être le 59e macabé à tomber sous sa hache. Il se penche pour évaluer le risque, prend quelques pas de recul… Et s’élance dans le vide, en poussant un cri terrifiant, genre AAAAAAAAAHAHAHAHAAAAAAAHHH !!!!
Sa chute est amortie par le casque d’un génois, puis par le bouclier d’un second. Les deux sont sonnés, mais il en faut plus pour déstabiliser un guerrier nain. Debout de suite (vu sa taille, c’est pas bien difficile), il se rue à l’aide de son seigneur, qui se trouve aux prises avec plusieurs belligérants.
Quelques coups de hache au niveau des rotules (facile, rapide, efficace et très douloureux) plus tard, il s’est frayé un chemin jusqu’à son Seigneur. L’endroit est assez isolé, ce qui permet aux deux Monégasques de ne pas être assaillis de trop, et leur laisse des chances de survie.

Un long murmure s’échappe de derrière les murailles du Rocher. La porte serait en train de tomber. Vite, vite, à la porte. Sous les assauts répétés du bélier, la porte chancelle, craquelle, et un morceau de bois vient tout juste de se faire transpercer, laissant la place aux arbalétriers italiens qui tentent de faire place propre…
Les ardeurs des Génois sont décuplées. Nombre sont ceux qui abandonnent leurs échelles afin d’aider à percer ce maigre rempart de bois. De l’autre côté, les soldats s’empressent d’apporter planches, clous, briques, et tout ce qu’ils ont sous la main pour consolider la position. L’idéal serait une ou deux cuves d’huile bien bouillante afin de cramer tout cet amas de peuples près de la porte, et surtout afin de gagner du temps pour réduire à néant les efforts italiens. Mais ces grandes cuves, ça met un temps fou à chauffer, et c’est justement ce temps qu’il manque aux Monégasques…

Lucien Grimaldi et Gui Meuhly viennent de contourner une muraille. Ils se trouvent désormais dans un renfoncement, à quelques mètres en face de la porte, au-dessus de la meute des Génois.
Ils constatent amèrement que l’ardeur des assaillants ne cesse de croître, et que cette petite brèche dans la porte est un gouffre que les Monégasques auront bien du mal à combler, sans une aide extérieure.
« Il faut y aller, s’exclame Lucien Grimaldi
— Monseigneur, à 2 contre 100, nous n’aurons pas une chance
— Je sais, mais avec l’effet de surprise, on donnera du temps aux autres de refermer la porte, il y a assez de Grimaldi à l’intérieur pour finir le travail.
— Comme vous voulez, mais pour l’effet de surprise va falloir me lancer
— Vous lancer, vous ? Et la fierté dans tout cela ?
— Tant que vous ne le dites pas à mon père, le reste je m’en moque
— Compris, pas un mot… »

Et Lucien Grimaldi attrapa son vaillant soldat par la ceinture pour le projeter dans la meute, se jetant à sa suite.
Surpris de la manœuvre les Génois reculèrent. Ce fut largement suffisant pour que Gui Meuhly prît ses aises et envoya à dame deux adversaires d’un coup de hache, et mis à mal un troisième en lui éclatant le plateau rotulien. Lucien a coté n’est pas en reste. Un génois s’est jeté un peu trop violemment, et s’est retrouvé avec l’épée de Lucien Grimaldi dans l’œsophage, la langue coupée, la gorge arrachée. La viande froide s’accumule devant les deux guerriers, et pendant ce temps-là, les Monégasques s’affairent à réparer la porte, heureux de l’aubaine accordée.
Acculés à la paroi, adossée à la porte, les deux vaillants Monégasques luttent tant qu’ils peuvent, mais les Génois affluent et ils vont être débordés d’un moment à l’autre. C’est alors qu’un cri retentit du haut des remparts, suivi d’une corde qui en regardant de prêt, à des allures de Ste Dévote. Lucien hèle maître nain, aux prises avec son 91e génois et se rue vers cette dernière. Mais alors que maître nain semblait débarrassé du génois gêneur, ce dernier revient à la charge.
« Point l’as tu donc occis ?  demande Lucien Grimaldi
— Oui oui, j’occis aussi, lui répond maître Meuhli »

Lucien saisit la corde. Au-dessus de sa tête, les cuves d’huiles bouillonnent à plein. Charles, frère de Lucien, ainsi que plusieurs autres soldats tirent sur le cordage le plus fort possible. Le seigneur monégasque s’élève, un peu, puis un peu plus. C’est au moment où il allait atteindre le haut que Gui Meuhly s’extirpa de son duel et s’accrocha à sa chaussure.
Les deux furent tirés à toute vitesse en haut des remparts, sous une pluie de flèches, pendant que l’huile coulait dans le sens inverse, et que les soldats monégasques donnaient le dernier coup de marteau consolidant définitivement la porte. Lucien est d’abord hissé en premier derrière les meurtrières, puis c’est au tour du courageux nain. Mais au moment où il enjamba la protection de pierre, une flèche vint le frapper au mollet, et déséquilibré, il bascule en arrière…
Mais la providence était encore avec Gui Meuhly. Un des soldats qui s’occupait de tirer la corde vit le début de chute du nain, et se précipita pour l’attraper par le seul appendice qui dépasse encore, sa barbe. Ce soldat providentiel, c’était Alleth, fils de Hamma, le petit paysan qui avait passé la soirée avec Gui Meuhly, et qui avait trouvé dans la peur de la mort assez de courage pour se battre et défendre le Rocher pendant un long moment.
Et c’est dans un cri de souffrance et de rage que le nain est hissé derrière les remparts. Un long râle, c’est aussi le lot des génois, enfin ceux qui se sont trouvé sur le chemin de la grosse vague d’huile et qui carbonise à petit feu. Le bélier a d’ailleurs été abandonné et roule maintenant le long de la rampe Major, jouant avec les soldats comme avec des quilles… biling, biling, biling… Strike !
Les Génois tentent de se regrouper pour repartir à l’assaut, mais l’échec de la porte semble les avoir affectés au kilo, par packs de douze !

Et alors que le soleil décline, à hauteur de la tête de chien, un hennissement de cheval se fait entendre. Toutes les têtes se tournent. Sur le chemin en provenance de la Turbie, un homme tout de blanc vêtu, sur un cheval blanc, s’approche. Il tient fièrement la bannière du Roi de France. Un murmure d’effroi se fait entendre parmi les Génois… Un éclaireur de l’armée du Roi de France, des renforts pour les Monégasques… Gui Meuhly a de suite compris : c’est l’armée d’Yves Allègre, gouverneur de Savone, qui vient en renfort, sûrement mandaté par le roi de France himself. La victoire est proche. Il le sait, les Monégasques n’ont donc pas combattu en vain.
Tout à sa joie, il s’élance sur la plus haute tour, et une fois en haut, se mit à crier de sa voix grave et puissante : « LIBERTEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEE !!!!! »

Laissant veaux vaches et cochons sur place, les Génois s’enfuirent à toutes jambes lâchant les Monégasques au milieu de leurs ruines, mais libres !

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