Le casse-dalle du cocher princier…

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Le soleil se couche au loin dans la baie cannoise. Une voiture fonce à toute berzingue sur la petite route mal entretenue qui relie Marseille aux Alpes. Les chevaux, brides abattues, sont harassés, le mors en sang, le cocher fouette dru, et les roues font giling-giling en ligne droite, et des étincelles dans les virages… Et à l’intérieur de ce carrosse fou se trouve une seule personne au bord du vomissement : Honoré V, le nouveau souverain de Monaco.

Remember il y a quelques mois. Nous sommes début 1815, Honoré IV, qui n’est pas encore Honoré IV, se terre à Paris avec toute sa famille, loin du Rocher que l’on nomme désormais Port-Hercule. Si le Prince n’est pas sur son trône, c’est que la place n’est plus à eux, mais aux gus de la révolution. L’air parisien ne doit pas lui convenir, car il accumule les pépins de santé : crise de déprime affolante, goutte hermaphrodite, gastro en terrine, des coliques frénétiques, petite virale, éruption de bonzaïs colombiens (plein de boutons derrière les oreilles, des yeux globuleux, un pied bot, et un estomac qui fait du yo-yo provoquant des selles diffuses)… Et l’an passé, il a contracté une cire rose du genou. La rumeur dit même que ces derniers temps, il serait atteint du cancer du bras droit.
Grâce à l’entremise de Talleyrand, le Rocher a été rendu aux Grimaldi. Et suite à la défection d’Honoré IV, sous le couvert des prémisses du trou de la Sécu, c’est Honoré-Gabriel, alias Honoré V qui, à l’annonce de cette nouvelle, a sauté dans le premier carrosse et fouette mon brave, direction la Principauté.

Et après un long périple, Honoré se trouve aux portes de Cannes alors que la journée du 1er mars touche à sa fin. Pour ce voyage, il a recruté le cocher le plus rapide de Paris, un certain Matthieu, qui drive une quatre-chevaux de marque étrangère, une Fer Arri. Et l’automédon pousse encore et toujours ses canassons à aller au plus vite. Malheureusement, ce qui devait arriver arriva…

Un des bourrins, plus éreintés que les autres, s’écroule, entraînant à terre ses compatriotes à sabots, mais aussi le carrosse. Le choc envoie à dache le conducteur, qui après un vol de quelques mètres, termine sa chute dans un buisson d’aubépines. Bilan : un doigt cassé et des griffures de partout. Oubliant la douleur, il se précipite vers la voiture d’où il extrait péniblement le prince monégasque, à peine contusionné.

— C’est bon, c’est bon mon brave, je n’ai rien, rassura Honoré
— Je crois qu’un cheval est mort, c’est ce qui a provoqué cet accident monseigneur, répondit Matthieu
— Oui, c’est assez contrariant quant à la poursuite de notre voyage…
— Quant aux autres, hum… Deux sont plus ou moins intactes, et le troisième, il a une rotule en compote, il ne pourra plus marcher, il va falloir l’abattre sur place, je crois.
— Tu préconises donc ?
— Chercher un peu de bois pour faire un feu pour rôtir les deux canassons morts et se faire un gueuleton royal, s’exclame Matthieu, le sourire banania sur le visage, la bave aux lèvres…
— Non, en fait, je pensais plutôt à la suite de notre périple…
— Mais, si l’on trouve des oignons ou des olives, on pourrait les farc…
— Non, pas avant d’être arrivé à Monaco !
— Ah… Il reste deux chevaux valides… On peut monter dessus, et nous rendre jusqu’à Cannes. On dégotera bien une échoppe battant pavillon Air-Teuse, Avice ou Rent-a-Carrosse pour poursuivre notre chemin.
— Bien, bien, voilà qui est positif, alors allons y sans perdre de temps…
— Mais…
— Tu as entendu ce que j’ai dit, sans perdre de temps !
— Mais, ces deux chevaux morts, vous ne croyez pas que l’on pourrait…
— Non…
— Un seul en chemin…
— Non…
— Avec une bonne farce aux oignons…
— Non.
— Une cuisse…
— Non.
— Avec des oignons…
— Non !
— Vous n’aimez pas les oignons ?
— Non !
— Pourtant, vous les faites revenir, vous les couchez sur la pâte et vous enfournez la pissaladière… Hum, miam !
— NON !
— Et un clafoutis, ça vous dirait un clafoutis ?
— NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON ! Boucle là Matthieu, sinon je tue aussi ton cheval et tu te torches le reste du chemin à pied !
— Ah non, occire une si belle bête et ne pas la manger, ça serait un crime messire…
— Bon, alors allons à Cannes
— Oui, mais n’empêche que j’ai faim moi…

*
**

Deux heures plus tard, nos deux cavaliers rentrent dans Cannes. Au détour d’un croisement, une petite fille se précipite devant eux en criant « vive l’empereur, vive Napoléon ! » avant de disparaître dans une ruelle sombre.

— C’est impressionnant combien Bonaparte conserve des partisans malgré avoir fait massacrer la moitié de la population dans ses guerres gargantuesques, et surtout son lointain exil… remarque Honoré V.

Ils orbitent encore un moment dans Cannes, puis trouvent un loueur de carrosses. C’est Matthieu, en tant que professionnel du transport, qui se charge de la négociation avec le tenancier de l’échoppe qui était sur le point de rejoindre son pieu. Le prince monégasque reste à l’écart, tournant en rond dans le bouge.

— Vous n’allez pas me dire qu’avec la somme sonnante et trébuchante que j’avance vous n’avez rien à me refourguer ? Avec tout cela j’ai de quoi m’empiffrer de barbajuans jusqu’à la fin de la vie de mes arrières petits enfants ! S’excite le cocher
— Mais ce n’est pas une question d’argent. C’est, que… tente de s’expliquer le loueur
— C’est que quoi ? J’ai une tête qui ne te revient pas ? Je pue le stockfisch dessalé ? C’est ça, hein ? Si tu continues, tu vas te le prendre dans la poire mon stockfisch !
— Non, mais, non, mais…
— Mais quoi ? Bon sang de foie de veau sauté ! Tu ne vas pas me dire que tu as mangé les chevaux ?
— Non, mais, non, mais…
— C’est qu’il commence à me gonfler l’escroc là ! On ne t’a pas réveillé pour des jérémiades ! On t’a sorti du lit parce que le Prince de Monaco, tu comprends ? LE PRINCE DE MONACO ! Il veut une voiture, et il va l’avoir ! Nom d’une fougasse !

Et vlan !
Sur ces quelques paroles, il assène un terrible coup de boule au loueur de véhicules. Le prince Honoré, alerté par le bruit, se précipite pour constater que le brave agent des agences Rent-a-carosse pisse dru le raisin par le nez, allongé par terre, en train de ramasser ses ratiches frappées par les lois de l’attraction.

— Mais pourquoi l’as tu donc cogné ? s’insurge Honoré.
— Je suis désolé, mon bon prince. Mais je n’ai pas pu me retenir. Comme on dit, ventre vide n’a plus de cervelle, et je n’ai pas pu me contrôler face à ce manant qui aligne tant de calembredaines à propos du fait qu’il n’a plus le moindre chariot à louer.
— fé fé fraiii ! fé flus fe fafoffe !
— Je crois qu’il veut nous parler, tente de calmer le Prince
— fé flus feu fa-fo-ffeuu !
— Mon œil, il se joue encore de nous le maroufle !
— fé femfefeur ! fé fafoféfon fi a fou frit fé fafofe !
— Et voilà, tu l’as trop abîmé, on ne comprend pas ce qu’il veut dire. Allez vient, conclu Honoré.

Mais Matthieu reste planté là, et comme pour se passer les nerfs, envoie un coup de savate dans le pauvre bonhomme.

— Ca va, c’est bon, pas la peine d’en rajouter, il a son compte, hurle le Prince
— Oui, mais non…
— Ce n’est pas cela qui va nous arranger. On a deux canassons morts de fatigue, pas de voiture et…
— Et un cocher mort de faim
— Oui, bon, mais surtout mon Rocher encore loin !
— Non, mais c’est un comble, une ville de touristes et pas un seul carrosse à louer dans cette cité, c’est dingue ça !
— C’est simple, il y a des gens bien plus importants qu’un jeune Prince et son violent cocher qui ont besoin de voitures ! lança brutalement une voix dans leur dos…

*
**

Il est à présent deux plombes du mat’. Honoré et son cocher ont été priés avec virulence de suivre leur interlocuteur. Traînés en dehors de la cité cannoise, on les amène jusqu’à un camp non loin de Golfe Juan. Et malgré l’heure bien avancée de la nuit, le village de toile est étrangement agité. Près d’un grand feu se tient un petit groupe d’hommes d’où s’élève une voix imposante :
— Cambronne, qui me portes-tu en cette heure bien tardive ?
— Il s’agit d’Honoré Grimaldi, messire empereur, duc de Valentinois et nouveau Prince de Monaco, ils sont venus de leur plein gré vous détailler la situation à Paris, répond celui qui a amené nos deux routiers.
— De mon plein gré, de mon plein gré, il a bon dos votre plein gré, c’est une hallebarde dans le dos et des ruades qu’il a comme gueule votre plein gré. Moi je veux juste une voiture afin que je puisse rentrer chez moi ! Vitupère le Prince Honoré.
— Ah bon Monaco, vous rentrez chez vous ? Et bien, sachez que moi aussi, je rentre chez moi ! conclut l’empereur Napoléon…

Sur cette tirade qui restera dans les annales, l’Empereur français de retour de l’île d’Elbe et le Prince de Monaco conversèrent pendant plus d’une plombe. Après ce délectable moment, Bonaparte, qui avait réquisitionné tous les carrosses de la cité pour son armée se décida à en céder un à Honoré. Et à la fin de la nuit, chacun reprit sa route…

— Vous savez quoi messire Prince, mais j’ai trouvé que vous y êtes bien rentré dedans à l’empereur pour l’histoire des hallebardes, bravo…
— Oui, je sais, ce n’est pas digne de ma condition. Mais un jour un homme avisé m’a dit que ventre affamé n’a pas de cervelle.
— Ah, ne m’en parlez pas… Vous savez quoi, il a beau être un empereur ce mec-là, il a un garde-manger des plus pitoyables
— Un peu de respect pour Monsieur Napoléon Bonaparte, c’est un empereur tout de même, s’irrite Honoré
— Ah bon ? Parce que Napoléon et Bonaparte c’est une seule et même personne ?
— Pffff, allez, fouette cocher, amène-moi mon Rocher !

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