Précédemment, à Verlan

IMG_5484Saison #1 : Une crise sans précédent secoue depuis plusieurs mois le village de Verlan. Anthime, le patriarche-monarque-despote du hameau a disparu. Face aux affidés du chef, Jacquouille, Monica, Antoine, Paô-Paô et Germain, qui essayent par tous les moyens de cacher l’évaporation de leur gourou, s’opposent une poignée d’autochtones menés par Apolline, Angus et Wilma-Jane. Ces derniers tentent de lever le voile sur ce qui pourrait bien changer le destin de leur bled. Et alors que Dimity, un ex-espion russe, venait de pénétrer secrètement dans les appartements d’Anthime, une violente déflagration secoua le village.
Saison #2 :
alors que le patelin se retape à peine de l’explosion de l’ultime étage de la Tour, Apolline s’enfonce sous les questions existentielles quant à son avenir, et à celui du hameau. Heikel et Jeikel, deux personnages sibyllins font leur apparition, ainsi qu’un mystérieux inspecteur qui tente de remettre de l’ordre au cœur du bled, mais se frotte à des forces obscures et à Jacquouille, bien décidé à fêter le millénaire du bourg. À quelques heures du banquet final, l’Empire des affidés est sûr de sa force, surtout que l’allié ultime est désormais de retour dans le patelin… 

Le glas de la mi-journée résonne, ouvrant de son timbre sombre et cuivré le festival du millénaire pour lequel tant de gens ont bossé d’arrache-pied. La foule des invités précède celle des curieux, et c’est plus de la moitié du village qui s’entasse autour du parc érigé au centre de la grande esplanade du hameau. Au milieu de cette cohue, les affidés d’Anthime, fin saoul, tentent tant bien que mal de se frayer un chemin jusqu’à la place qui est la leur : à la table des chefs.

Se tenant nerveusement sur son pupitre, le révérend Coeurenjoie tapote sur le micro, vérifiant pour 267e fois qu’il fonctionne toujours. Il attend religieusement, ce qui n’est pas peu dire pour un tel ecclésiastique, que les cloches arrêtent de sonner pour pouvoir commencer à discourir. Malheureusement, afin que tout le monde soit au courant de l’ouverture des festivités, Jacquouille a fait en sorte que le glas tinte en discontinu pendant dix minutes. Ce qui ne va pas sans poser certains problèmes auprès des conduits auditifs les plus abîmés.
— Jamais elle ne s’arrête cette putain de cloche ?
— Apolline doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier !
— Et merde, c’est quoi ce délire avec la grosse voix ?
— Apolline doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier !
— Pu…
— Puterelle… Wilma-Jane s’esclaffe.
— De quoi ta putain de terelle ?
— Apolline doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier !
— Puterelle. C’est puterelle le mot.
La lavandière marque un temps de pause, pour bien insister sur l’absence de réaction de la grosse voix.
— Tu vois, ça marche bien avec puterelle. Pas la peine de t’énerver de la sorte. Utilise le bon vocabulaire, et tu ne finiras pas ruinée avant la fin de la journée.
— Ouai… C’est ça… En fait, il n’y a que moi que ça dérange le fait que la grosse voix revienne de nulle part uniquement pour nous interdire les gros mots ?
Évidemment, personne ne répond autour d’elle, car les cloches ont cessé, et le sermon commence.

Une heure plus tard, quatre personnes ont dû être évacuées suite au mouvement de foule consécutif au début de la troisième anecdote du révérend, celle qui expliquait comment il avait rameuté toutes les forces vives de son village natal afin de récupérer le cochon du vieux Souleymane qui de façon absconse s’était pendu par les pieds en descendant d’un arbre. Les tables sont dressées, et les invités triés sur le volet, soit un peu plus du tiers des habitants, peuvent s’assoir pour déguster le fameux banquet du millénaire. Les mets sont fins, bien qu’assez banals, comme le remarquera Mamie Carnet par plusieurs missives qu’elle fera glisser jusqu’à la table de Jacquouille, désormais trop saoul pour arriver à lire autre chose que l’inscription « toilettes » sur la porte idoine, à gauche en rentrant dans la Tour.
Le temps passe, le service est parfait, puisqu’alors que les affidés voient atterrir devant eux le dessert, le reste de la plèbe vient tout juste de se faire débarrasser de l’entrée. Mais le tout est surtout arrosé plus que de raison avec du vin médiocre, et du mousseux bas de gamme, si bien que les rires et les gloussements fusent rapidement, avant même que s’ouvre le spectacle, avec DJ Pierre-Paul-Jacques aux platines, un vieux présentateur sorti de nulle part, qui passe plus son temps à remettre en place son dentier qu’à captiver la foule, et une cohorte de danseurs, chanteur, violonistes, et autres adeptes du play-back venus divertir les gens.
Alors que les digestifs sont servis, c’est une grosse rombière de couleur ébène qui s’avance sur l’estrade, et entonne a capella différentes chansons du registre des fameuses chanteuses à voix américaines. Barbara Streisand, Céline Dion, Madonna, et même Georges Michael sont tour à tour massacrés, sous les quolibets d’une plèbe qui se demande ce qu’elle fait là. Mais le pire était encore à venir, surtout pour la pauvre Whitney Houston.
Alors que les premiers accords de sa celèbre chanson « I’ll allways love you » retentissent, Pâo-Pâo s’est souvenu qu’il avait entendu cet air quelque part, et ivre comme un éléphant dans une souricière, n’a rien trouvé de mieux que de se dresser, et d’accompagner la chanteuse, qui n’avait pas vraiment besoin de ça pour exterminer la carrière de l’actrice de Bodyguard de ce côté-ci de la montagne. Entrainés par la force vocale de leur ami, les autres affidés se lèvent dans le même mouvement, et c’est à l’unisson qu’une chorale aussi improvisée que nulle en chants se forme. Seront à déplorer trois évacuations en urgence pour perforation des tympans, ainsi que deux verres en cristal fissuré…
Affolé par les répercutions dramatiques de cet improbable karaoké, Jacquouille intervient alors pour mettre fin aux hostilités. La playlist est changée, à nouveau sous les quolibets d’une foule qui en a marre d’écouter la dernière valse d’André Rieu pour la huitième fois de la journée.

De l’autre coté de la salle, ivre de mauvais alcool et de piètre musique, Apolline se lève à son tour, bien que cela soit moins impressionnant que la demi-tonne des affidés tout à l’heure, puis titube à travers l’esplanade, suivit de près par Angus, toujours frais et dispo, surtout quand il sent que son amie va au-delà d’ennuis carabinés.
Une fois arrivée de l’autre côté, la naine s’approche de la table des affidés. À quelques pas de la cour d’Anthime, la courtaude se prend les pieds dans le tapis, et se vautre lamentablement, sous les cris et les rires de la plus proche assistance. Les rires, parce que se moquer est une tradition pour cette haute société qui regarde de haut le reste du village. Les cris, parce qu’en tombant, Apolline a vainement tenté de se rattraper à la nappe, occasionnant ainsi une sévère chute de vaisselle et de couverts.
Seules des taches un peu partout sont à déplorer, principalement  sur la grande étoffe de soie et sur le beau costard en alpaga gris clair de Pâo-Pâo, désormais vert de rage. Ce dernier ne peut retenir un hurlement et une bordée d’injures à l’encontre de la naine.
— Pâo-Pâo doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier !
— Oh, ta gueule toi !
— Pâo-Pâo doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier !
— Je t’ai dit de la fermer !
Son clabaudage a probablement été ressenti jusque de l’autre côté de la vallée.
— Pas la peine de t’énerver, ce n’est qu’une grosse voix sortie de nulle part après tout.
Apolline est de nouveau debout, bien aidée par Angus, qui se tient néanmoins en retrait, son statut de fonctionnaire de la maréchaussée lui interdisant d’interférer dans ce qui va suivre.
— De quoi ? Mais je ne te parle pas à toi ! Le regard que jette le gros affidé à son interlocutrice miniature est plein de mépris et de dédain.
— Ah… Monsieur Delagrossefesse ne cause pas aux gens de taille réduite. Il éructe sur les voix sorties de nulle part, mais pas aux naines, ni aux courtaudes, probablement plus aptes à se défendre. Je suis trop petite, et pas assez bien pour que monsieur aux pantalons top serrés daigne m’adresser la parole.
Pâo-Pâo ne trouve rien de mieux à faire que de toiser un peu plus la naine, ce qui ne fait qu’attiser encore et encore son feu intérieur.
— Tu ne me parles pas, tant mieux. Toute la symbolique de ton attitude puérile et déplorable qui fatigue tout le village. C’est moi la courtaude ici, et pourtant, tu passes ton temps la truffe plus au ras du sol que moi. Tu as beau te donner des grands airs et traiter tout le monde comme de la merde, celui qui passe le plus de temps le groin plein de crottin, c’est toi, à force de renifler le cul des patrons, et à péter plus haut que ton immense postérieur.
— Mais quand même, tu as fait exprès de me foutre du vin de partout sur ma veste. Et c’est toi qui me parles de puérile ?
— Sache, ô grossièreté, que si j’avais voulu le faire exprès, tu serais recouverte de taches roses indélébiles. Là, c’est tout juste si on dirait que tu t’es pissé dessus. Va plutôt te laver au lieu de gémir…
Sans dire un mot, Pâo-Pâo se lève, et indiquant aux autres de le suivre, s’en retourne vers la Tour, probablement pour se changer.
— Voilà, bon débarras… Il est temps de passer à l’étape numéro deux…

Une poignée de secondes plus tard, la naine se retrouve au bas de la scène, une idée clairement derrière la tête. Tenant tout juste debout, elle réussit néanmoins à grimper sur l’estrade alors que le maitre de cérémonie vilipende une foule aux abonnés absents afin d’applaudir une nouvelle parade de danse celtique par la troupe des troubadours du renard et de la belette. Sans gêne aucune, la courtaude arrache le micro des mains du vieux monsieur loyal,. Et, regardant une foule qui tangue plus que de nécessaire, prend la parole en public, chose qu’elle ne fait jamais. Son apparition a le don de redonner un coup de fouet à l’assistance, captivée par cette arrivée inopinée.
— Mesdames, et… et les autres… J’espère que votre millénaire se passe bien. Pour ma part, le mien est à ch… chavirer de sa chaise. Oui, c’est ça, chavirer de sa chaise, tout en se rendant compte qu’il est temps d’aller aux latrines avant que cela commence à se voir.
De timides ricanements se font entendre depuis le fond, qu’Apolline interprète comme un signe d’encouragement.
— Je n’ai pas grand-chose à vous proposer, vous savez. Je ne suis que la naine que l’on a collée a sous sol afin de s’occuper du téléphone, et surtout histoire qu’on ne la remarque pas trop.
Les ricanements ont évolué en sifflets, ce qui enivre Apolline un peu plus.
— En fait, si je suis là, c’est parce que j’ai une idée histoire de mettre l’ambiance dans cette journée de gloire aux cadavres. Et je ne parle pas évidemment que de ceux qui sont six pieds sous terre, et qui ont sué sang et eaux il y a mille ans de cela, pour construire cette tour et ce patelin afin que des gens se rassemblent ici pour une orgie décadente en leur mémoire. Non, je parle aussi des cadavres que nous avons tous dans nos placards, de ceux qui l’on va devoir ramasser d’ici quelques heures, baignant dans leur vomi et dans un trop-plein de ce fort mauvais mousseux. Je parle aussi de ceux qui gisent au fond des cerveaux des dirigeants de ce petit bled, et qui nous pourrissent l’existence à grands coups d’injustice et de flatulences par-dessus les oreilles. Je parle enfin de ces morts qui ne l’étaient soi-disant pas, mais quand même, et qui reviennent à la vie pour mieux nous enterrer. Dans cet amoncellement digne d’un lendemain de cuite d’Halloween, j’ai eu une idée histoire de marquer d’une pierre blanche ce jour, et que les petits enfants de nos petits enfants puissent dire : foutraille, j’aurai aimé y être quand même. J’avais donc pensé, afin de célébrer cet anniversaire, dont on ne sait pas vraiment si la date est la bonne d’ailleurs, et d’apporter un peu de joie, et de rigolade, que notre fameux DJ Pierre-Paul-Jacques nous sorte un vieux 33 tours des Musclés, et que nous entamions la plus grande chenille du monde au son de la « merguez party ». Dites-vous qu’en faisant cela, nous rendrions hommage à l’inspecteur Gadgetto, qui gît toujours dans son lit en attendant de se transformer en papillon…

Alors que le DJ fouille dans ses platines pour dénicher le précieux disque de la bande à Framboisier, les rares villageois qui ont tenu jusqu’au bout du discours de la naine se lèvent, et applaudissent à deux mains cette prise de position courageuse et cette idée aussi saugrenue que bienvenue.
Les applaudissements s’accélèrent quand retentissent les premiers accords d’accordéon, tandis que certains villageois se prennent par la taille pour une farandole qui s’annonce des plus folles.
Les applaudissements sont fournis, mais retombent aussi vite, tout comme la musique.

La porte de la Tour vient de s’ouvrir brutalement, dévoilant la silhouette émaciée et la mine grise d’Anthime, précédant sa cour, dont le regard oscille entre colère et consternation.

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