C’est l’histoire d’un mec…
Oui, non, on l’a déjà faite celle-là.
Bref, disons que c’est quand même l’histoire d’un mec. Et que c’est moi le mec.
Et que ce qui va suivre, c’est mon aventure.
Enfin, vous n’êtes pas forcément obligé d’y croire.
Ce n’est pas comme si un chat racontait tout le temps la vérité n’est-ce pas ?

Ce soir-là, je me rendais à la ferme du vieux père Tax. Après avoir erré dans le petit village d’en bas pendant plusieurs jours, je suis retourné au bercail. L’émancipation, ce n’est pas trop mon truc en fait. J’essaye, et souvent je me lance à l’aventure, mais je finis toujours par revenir à mon point de départ. La ferme du vieux bougre, lieu de pitance facile et de jouissances futiles, est en quelque sorte un phare dans mon existence.
Et puis au village de Verlan, on rencontre trop de gens, trop d’agitation, trop de rouages qui vont à l’encontre de la plus simple des logiques, trop de choses bizarres.
Oui, surtout les choses bizarres.
La semaine dernière, on a encore eu droit à une explosion. Je n’ai pas vu grand-chose, je grattais dans les poubelles autour du pub O’Macadam. On déniche toujours des trucs sympa à bouffer là-dedans. Enfin, avant que le propriétaire vienne récupérer les éléments susceptibles d’être resservis le lendemain.
Une odeur bizarre s’est élevée depuis la Tour, lieu de l’attentat. Un mélange d’herbes comme on n’en trouve pas très loin de la ferme du vieux Tax, avec autre chose, un produit assez puissant. Mais mon pif n’étant pas celui d’un clébard, je n’ai pas pu identifier exactement de quoi il s’agissait.
L’odeur a stagné au-dessus du village, tandis que tout le monde pleurait, s’agitait, se lamentait. Certains se sont mis à bruler des cierges sur le parvis de l’église, dégageant un effluve des plus insoutenable. D’autres, plus intelligents, sont allés au petit bar en face pour se sustenter. Boire et manger constituent l’axe principal de l’existence des chats avec nos 16 heures de sommeil quotidien. Et je ne comprends pas pourquoi les humains s’entêtent à vouloir s’accomplir dans autre chose que dans ces trois éléments-là.
Puis l’odeur s’en est allé. Je n’ai compris que plus tard sa destination finale…

Je suis resté au village encore une poignée de jours. Avec toujours en tête l’idée de dégoter un point chaud sympathique avec nourriture à volonté où je pourrais poser mon épiderme velu, et pourquoi pas recevoir quelques menus calins. Parce que bon, les bipèdes, ils servent quand même un peu à cela non ? Et ce n’est pas le vieux Tax, avec son fusil et son râteau, qui risque d’assouvir ces pulsions qui me parcourent l’échine.
Malheureusement, je n’ai rien trouvé de tout cela. Pire, une vieille mégère m’a chassé de son jardin à grands coups de carnets. Pas de chance pour moi, je fus pris d’une crise de boule de poils. Et alors que je manquais de m’étoffer en essayant de cracher la touffe qui me remontait depuis l’estomac, la baderne s’est acharnée sur mon pauvre dos à grands coups de son calepin suranné. J’ai réussi à m’en sortir, par chance.
Mais sur cet évènement assez fâcheux pour mon anatomie, et bien loin de mes attentes calineuses, j’ai décidé une nouvelle fois que ma place ne se trouvait pas vraiment parmi les humains.

Du coup, je suis revenu chez le vieux paysan, attiré tel un aimant par les facultés de son office, et la promiscuité de mes semblables.
Je suis arrivé en fin de journée. J’ai pris mon temps, d’autant plus que plus j’approchais de la ferme, plus les plantes semblaient avoir encaissé un sacré coup au moral. J’avais l’impression de gambader au cœur de l’hiver, alors que nous ne sommes qu’aux prémices de l’automne… La flore tombait en ruine, les sapins trônaient déjà quasiment tous à poil, la végétation se parait de la couleur d’une mauvaise selle diffuse. L’humidité froide qui s’échappait du sol faisait ressortir les odeurs putrides des éléments en décomposition qui gisaient sous la couche de terre et de mousse.
Je multipliais donc les précautions pour me glisser jusqu’à l’étable promise, ne voulant pas choper le virus qui gangrénait l’herbe, les arbres, les fougères… Mais j’avançais une certitude chevillée au corps : l’effluence bizarre qui s’est élevée depuis la Tour du village est probablement à l’origine de la décrépitude de mon environnement habituel.
Quand j’arrivais en vue de la ferme, le soleil était déclinant, et moi aussi un peu.
J’avais faim, et j’avais soif.
Ça tombait bien, parce qu’apparemment, c’était la fête dans ce joyeux établissement. Qu’importe que la fin du monde frappe à la porte, les animaux du vieux Tax sont un peu comme les habitants du village de Verlan : au diable les conséquences, amusons-nous.
Dans sa niche, le vigile dormait sur ses deux oreilles. C’est pour ça que j’aime la ferme du père Tax. De nombreuses bestioles sympathiques s’y rendent, et en plus, son clébard préposé à l’entrée est un vieux machin qui, craignant pour sa tranquillité, se refuse à toute intervention intempestive.
Du coup, si l’on y croise parfois des personnages à la moralité douteuse, je suis relativement quiet afin de passer la grille, malgré mon pelage crasseux et mon allure fort peu avenante de voyageur au long cours. Tout juste s’il soulève un œil pour constater mon retour, sans même prendre la peine d’un salut auquel je n’aurai de toute façon pas répondu.

Je me glisse jusqu’au bar, afin de me commander une première bière. J’aime commencer de façon soft mes soirées de débauche. Elle arrive rapidement, et je la sirote comme une bénédiction. J’en profite pour scruter l’assemblée, déjà bien garnie malgré l’heure encore bien peu avancée.
La cour regorge de monde, preuve s’il en est que ces happy-hours demeurent une réussite incontestable. Des chats, bien sûr, mais aussi nombre d’animaux de la ferme : quelques gallinacés, un ou deux cochons de lait, une petite chienne en chaleur, et même Lucho l’immense rat qui règne en maitre sur la fosse septique en dessous du bâtiment.
Ma première binouze, une Guiness tout ce qu’il y a de plus irlandais, a bien vite appelé la seconde. Une fois mon gosier à nouveau à flot, et mon estomac plein de grumeaux, j’ai coulé mon épiderme jusqu’à une table disponible, sur laquelle je me suis installé, face à un bol de chips, et en compagnie d’un cocktail sirupeux. Fini les nuages d’odeurs mystérieuses, les mégères au carnet virulent, la végétation flétrie de façon inquiétante… Ma soirée peut enfin commencer !

Les musiques s’enchainent, la piste de danse voit passer nombre de personnes qui ne restent pas bien longtemps, juste histoire de se chauffer sur une ou deux chansons, avant d’aller se détendre la gargamelle avec une boisson surement plus chargée que la mienne. L’heure pour moi est à l’observation et à la relaxation. J’ai même la possibilité de me léchouiller un brin de toilette.
Une petite heure plus tard, après avoir siroté plusieurs mélanges gin-vodka-tequila-red-bull, je me suis posé en compagnie de deux charmantes chattes en viré pour une soirée de débauche et d’oubli. Elles m’ont surement dit leur prénom, mais mon cerveau bien embrumé n’a pas retenu le début du commencement du premier. D’autant plus que la plus jeune des deux affiche un pelage qui n’est pas sans émoustiller mes hormones de mâle dominant. Sans s’offusquer, elles me permettent de profiter à ma guise de leur lente descente alcoolisée vers le n’importe quoi.
Voyant la tournure favorable des évènements, je me laisse tenté par un grand bol de frites que je commande au premier serveur poulet qui passe.
On dit que manger, c’est tricher. Mais l’avantage, c’est que ce genre de plat se partage aisément à trois. Avant pourquoi pas, de partager autre chose…

Je crois que c’est à ce moment-là que ça a vraiment dérapé.

Attention, jusque là tout va bien… Si tu veux basculer dans l’horreur, Rihanna et les nuggets de poulet, rendez-vous à 16h00 tout à l’heure !

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