S02E07 : Celui qui ventile (part#2)

Précédemment, à Verlan

IMG_5484Saison #1 : Une crise sans précédent secoue depuis plusieurs mois le village de Verlan. Anthime, le patriarche-monarque-despote du hameau a disparu. Face aux affidés du chef, Jacquouille, Monica, Antoine, Paô-Paô et Germain, qui essayent par tous les moyens de cacher l’évaporation de leur gourou, s’opposent une poignée d’autochtones menés par Apolline, Angus et Wilma-Jane. Ces derniers tentent de lever le voile sur ce qui pourrait bien changer le destin de leur bled. Et alors que Dimity, un ex-espion russe, venait de pénétrer secrètement dans les appartements d’Anthime, une violente déflagration secoua le village.
Saison #2 :
alors que le patelin se retape à peine de l’explosion de l’ultime étage de la Tour, Apolline s’enfonce sous les questions existentielles quant à son avenir, et à celui du hameau. Heikel et Jeikel, deux personnages sibyllins font leur apparition, ainsi qu’un mystérieux inspecteur qui tente de remettre de l’ordre au cœur du bled, mais se frotte à des forces obscures et à Jacquouille, bien décidé à fêter le millénaire du bourg…

Un déluge ! Un orage de fin du monde !
Les descriptifs dans la presse ne manqueront pas d’être dithyrambiques dès que la tempête aura cessé. Enfin, s’il reste des gens capables d’écrire quelque chose et des lieux encore sur pied pour le faire. Car mis à part Noé et son boat-people, aucune mémoire d’homme n’a jamais vu autant de vent brasser autant d’eau en si peu de temps. « Un truc de malade » mandera Wilma-Jane. « On va tous mourir », gémira Antoine. « Quelqu’un veut une nouvelle pinte ? » demandera Joey. Bref, tous les habitants de Verlan ont leur mot à dire sur ce phénomène naturel sans précédent, mais aucun d’entre eux n’osera sortir le nez dehors.
Tous ? Non…
Un esprit résiste encore et toujours à la peur. Un esprit au jugement altéré par les années, au physique grignoté par le temps, et au comportement du genre inexplicable.
Un esprit vieux de 75 ans qui, alors que la tempête fait rage, passe sa soirée à regarder son pauvre jardin par une fenêtre mal fermée. Il lorgne sa fidèle brouette, il constate que ses géraniums sont déjà couverts de boue, que ses rutabagas ne pousseront définitivement pas cette année, et que son parterre de rose est sur le point de se rendre ad patres. Mais tandis qu’un torrent de fange déferle dans tout le village, que l’eau pénètre au rez-de-chaussée des maisons les moins bien isolées, que la police même est rentrée se mettre à l’abri après avoir sillonné le hameau pour ramasser les dernières âmes égarées, notre archée séculaire décide de faire une chose totalement incompréhensible : sortir dans son légumier pour aller sauver sa chère brouette. Il prend quand même le temps de poser son dentier sur la table de la cuisine, avant d’enfiler son ciré marron, vieux par-dessus datant de l’époque où il était un chasseur chevronné. Fin prêt, il peut enfin s’abstraire pour affronter les éléments, et arracher son outil de travail préféré à l’inéluctable fatalité.
Sa femme, qui était sagement montée à l’étage pour tricoter en attendant que l’orage cesse, ne l’avisera pas sortir. Elle constatera simplement le lendemain matin la présence du dentier désormais tout sec, et l’absence du manteau, de son mari, et de la brouette. Personne au village ne reverra jamais l’un de ces trois derniers éléments, probablement trainés sur plusieurs dizaines de kilomètres au-delà des frontières du hameau.
Entre-temps, la pluie aura fait des dégâts considérables. Une nuit durant, le vent a fouetté le bled comme jamais. Certains habitants parleront même de frottée « à l’horizontale », d’autres d’une ondée tombante venant par les côtés. Un petit vieux grabataire mentionnera une attaque divine psychologique ou agricole. Enfin, cela dépendait si on se trouvait sur la tête, ou dans un champ.

Deux jours plus tard, alors que le soleil est revenu, et que les rivières d’eaux stagnantes commencent lentement à couler jusqu’en bas de la combe, Jacquouille a de nouveau repris les choses en main, et n’en démord pas : sa fête du millénaire sera la meilleure des mille dernières années !
Vaille que vaille, malgré les conditions précaires, certaines denrées hors d’usage et le sol terriblement humide, les entreprises de la vallée ont toutes déchargé leur matériel, et chacune à leurs tours présente leurs prestations, du simple goûter fin à base de produits ancestraux, jusqu’au grand spectacle avec chanteur de cabaret.
— Une fontaine à champagne ! Tu as vu Jacquouille ? Une fontaine à champagne ! Il faut contacter cette boite impérativement, lance Germain.
— Oui, mais est-ce le même qui va nous faire la farandole de cupcake ? réplique Monica, la bouche pleine comme à son habitude.
— Non. Ça, c’est celui de la cité de l’autre côté de la montagne. Apparemment, la chef pâtissière est passée à la télé.
— Mais qu’attendons-nous ? Si elle est passée à la télé, on doit acheter chez elle !
— Ce n’est pas aussi simple, rétorque Jacquouille. Regarde celui-là, il propose un artiste de renommée mondiale pour le spectacle d’accompagnement.
— Ah… Qui ça ? s’inquiète Monica, qui n’aime pas les aubades.
— Anthony Richard ! s’exclame Jacquouille, comme s’il annonçait la venue du Pape et du Prince de Monaco.
— Anthony Richard ?
— Oui, il a chanté un truc, genre western là, avec le train qui sifflera trois fois la bouteille de pinard.
— Mais c’est complètement idiot ce que tu racontes là Antoine, souffle Paô-Paô. Comment un train peut-il avancer s’il siffle plusieurs fois la même bouteille vide de gros rouge qui tache ?
— Oui, c’est ce que je me disais aussi…
Juste à côté, le révérend Coeurenjoie se prend la tête entre les mains. Le curé du village participe à cette petite réunion un peu à l’insu de son plein gré alors qu’il a tant à faire par ailleurs. Avec le déluge, ses paroissiens sont dénués sans leur berger, entre ceux qui nagent en pleine détresse, et ceux qui ont besoin de réconfort et de vin chaud. Il a l’âme en peine de se savoir transformé en rat de laboratoire pour cette bourgeoisie malavisée. Pourtant, il ne peut s’empêcher de fredonner tout bas « et j’entends, siffler le train… ».
Les discussions se poursuivent, chacun apportant sa pierre à l’édifice concernant tel pour telle offre, occasionnant des ascenseurs émotionnels à chacun des responsables venus sur place pour vendre leur marchandise et leur spectacle.
Mais à Verlan, quand il y a un débat, cela implicite une dispute plus ou moins vive. Le brouhaha s’élève rapidement jusque dans les cieux du village. Ça s’invective, ça s’insurge, ça défend son bout de gras et sa marque de champagne.
Alors que le paroxysme de la bisbrouille était largement dépassé, une grosse voix fusa depuis nulle part.
— Si ça ne tenait qu’à moi, je vous collerais un vin chaud à tout le monde, et une pâtisserie pour ceux qui peuvent encore marcher. De toute façon, le seul truc qui vaille la peine, ce sont les donuts au chocolat !
Le silence retomba comme une diarrhée diffuse, maculant chacun des intervenants de sa propre irresponsabilité.

Sur le coup des quinze heures, et après avoir mangé et bu plus que de nécessaire pour les trois prochaines journées, Jacquouille laisse choir l’implacable sentence de son verdict. Ce sera la société Da-Costa-Ferreira-Silva-Carvalho-Goncalves-Souza-Lopes-Costa, du nom de famille de son auguste propriétaire. Fier comme un coq, ce ressortissant lusitanien inocule à Jacquouille le devis de sa future prestation « du millénaire » sous le regard dépité de ses concurrents qui repartent la queue entre les jambes, avec le sentiment bien légitime de s’être donné tout ce mal pour rien. L’un d’eux, déçu et las de faire des manœuvres avec son semi-remorque, amoche salement le van Volkswagen qui bloquait le passage, sans que personne s’offusque.
Jacquouille, la moustache triomphante à la façon de Gandalf le gris après avoir repoussé les troupeaux d’Uruk haï au gouffre de Helm, transmet le document administratif à Monica, qui sert plus ou moins de responsables des finances de tout ce qui concerne les frais engagés pour le fonctionnement de la Tour. Cette dernière parcourt le détail des prestations en vitesse, avant de s’offusquer.
— Super, ça m’a l’air sympa tout ça. Mais tu as vu le prix des breuvages.
— J’ai juste regardé le champagne en fait.
— 20 euros le litre de thé !
— Ben quoi ?
— C’est énorme !
— Je ne sais pas, je n’en bois jamais. Les trucs à base de flotte, j’ai trop peur que ça me fasse du mal…
— 20 euros !
— Tu as vu ce qu’il y a marqué en bas ? L’esclave chargé de tremper les petits sachets dans l’eau bouillante est fourni gratuitement… Le geste commercial est fort, et cher à mon coeur…
— Misère… Monica se prend la tête dans les mains, dépitée.

Le soir même, alors que les camions ont grand-peine à faire demi-tour pour quitter Verlan, un épais nuage de fumée emplit les couloirs des étages supérieurs des catacombes, précédents une fine équipe de quatre jeunes qui ont la démarche des gens brindezingues. Ils sont suivi par un chien particulièrement niquedouille. Faisant comme s’ils étaient chez eux, le groupe s’extirpe de la Tour, l’esprit et les poumons encore passablement embrumés. Une fois à l’air libre, ils respirent tous à pleins poumons, avant que le grand basané dégingandé ne prenne la parole.
— Oula… On dirait qu’il a plus par ici.
— Tu as raison, Sammir. Et pas qu’un peu… réplique la petite fille rousse.
— Regarde la place, elle baigne dans un bon mètre d’eau ! lui rétorque la blonde en se balançant d’un pied sur l’autre.
— Hey, Véro, tu ne crois pas qu’on dirait un grand aquarium ?
— Ah oui Dauphine… Un bel aquarium…
— AQUARIUUUUUUUUM !

Les quatre jeunes, naviguant apparemment dans une dimension parallèle, se mirent à chanter de concert, dans une cacophonie de sixtes et de tierces mal ajustées. Tout à coup, le grand blond, seul à ne s’être pas encore vraiment exprimé, reprend pied dans la réalité.
— Mon Dieu ! Mon van ! Vous avez vu dans quel état il est ?
Oubliant l’eau, oubliant le froid, oubliant les risques d’une nouvelle ondée dévastatrice, Derrick, car tel est le prénom que lui a donné sa maman il y a un quart de siècle de cela, se jette sur la place, et fonce à contre-courant vers son cher et tendre véhicule.
Encore au sec en haut des marches, le basané dégingandé regarde son chien avec dilection.
— Bon Scooba, je crois qu’il faudrait aller l’aider non ?
Le chien ne trouva rien de mieux à faire que de remuer la queue, tout en poussant un ricanement hystérique.

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