Précédemment, à Verlan

IMG_5484Saison #1 : Une crise sans précédent secoue depuis plusieurs mois le village de Verlan. Anthime, le patriarche-monarque-despote du hameau a disparu. Face aux affidés du chef, Jacquouille, Monica, Antoine, Paô-Paô et Germain, qui essayent par tous les moyens de cacher l’évaporation de leur gourou, s’opposent une poignée d’autochtones menés par Apolline, Angus et Wilma-Jane. Ces derniers tentent de lever le voile sur ce qui pourrait bien changer le destin de leur bled. Et alors que Dimity, un ex-espion russe, venait de pénétrer secrètement dans les appartements d’Anthime, une violente déflagration secoua le village.
Saison #2 : alors que le village se remet à peine de l’explosion du dernier étage de la Tour, Apolline s’enfonce sous les questions existentielles quant à son avenir, et à celui du hameau. Heikel et Jeikel, deux personnages mystérieux font leur apparition, afin de la soudoyer de reprendre sa guerre contre Anthime et ses affidés. Malheureusement, la naine est lasse, tandis que les évènements s’accélèrent…

Accoudé sur la table, Angus regarde par la fenêtre la course effrénée d’un nuage à travers le ciel azur. Dire qu’il s’emmerde est un doux euphémisme. Depuis deux jours, il est assigné, en compagnie de Robert, l’homme de loi du bled, dans un petit bureau au rez-de-chaussée de la Tour, afin de centraliser et consigner l’ensemble des dépositions des habitants du village suite au grand « appel à témoins » qui a été lancé lundi dans tout le patelin.
Les enquêteurs de la police nationale sont venus prêter main-forte à la maréchaussée locale suite à l’attentat qui a secoué le hameau en juin dernier, mais aussi aux nombreuses disparitions inexpliquées des semaines précédentes. Après le cadavre dans la Tour, et celui dans la montagne, d’autres tragédies du même acabit ont traumatisé la population. Cela fait déjà cinq décès en tout, ce qui n’est pas rien vu la faible taille de la bourgade.
La première victime de lundi est un certain Papy Josette, aussi surnommé Papy BD, pour l’incroyable collection de tatouages qu’il possède, lui faisant comme une bande dessinée sur le corps. Mais aussi Papy roublard, pour sa capacité à ne jamais rien payer. Il a été retrouvé mort, le crâne défoncé, gisant le nez en avant dans le caniveau d’une petite ruelle, à deux pas de la place centrale du village.
L’autre tragédie bien plus affligeante de cette semaine concerne le jeune Bart, un gamin de onze ans découvert au fond d’une impasse, la tête encastrée dans une brique, le thorax en miette. Le crime crapuleux a été de suite récusé, la bourse et le skateboard du garçon ayant été raperchés non loin de son cadavre sanguinolent. C’est probablement l’œuvre d’un déséquilibré, d’où la présence en renfort de l’élite de la police nationale, qui n’est pas sans causer des remous et des craintes au sein de la population.

La première conséquence reste ce vaste appel à témoin qui a été lancé afin de collecter des informations pour faire avancer l’enquête. La seconde est plus fâcheuse pour Angus et Robert, bloqués derrière un bureau à regarder passer les nuages, ou pire, à se débattre avec l’ordinateur portable qui leur a été attribué.
Alors qu’Angus a rapidement abandonné l’utilisation de cet outil complexe, Robert tente d’appliquer les directives, mais à beaucoup de mal. Si l’informatique ne lui fait pas peur, l’obscurité du logiciel de la police national lui donne énormément de fil à retordre. Selon l’officier qui leur a expliqué la chose la veille, tout est simple. Il s’agit d’établir un rapport après chaque témoignage, selon une série de critères prédéterminés. Chaque rapport étant consigné dans une « bandelette », terme technique désignant un document numérique centralisateur, qui permettra ensuite de compiler et trier les informations pour en tirer la quintessence, et ainsi aider les recherches de la maréchaussée. Malheureusement, faire des bandelettes n’est pas à la portée de tout le monde…
— Regarde Angus. Normalement, je dois cliquer là, et mon fichier doit pouvoir s’importer.
— Oui, c’est marqué sur la feuille là… La notice est claire à ce sujet.
— Tu vois, là… OK, je le mets dans le dossier, qui se trouve à la racine de la page.
— Non, pas celle-là !
— Ah oui, c’est vrai, là c’est si mon rapport est rejeté… Fichtre, qui a eu l’idée de monter un bouzin pareil ?
— Surement un fonctionnaire payé pour ça, malheureusement…
Angus décroche à nouveau de l’écran de l’ordinateur, pour zieuter à travers la fenêtre. De mémoire, il ne s’est jamais autant ennuyé que lors de ces deux deniers jours.

Parce que l’appel à témoins est un échec retentissant. En deux jours, juste trois personnes sont venues pour déposer un témoignage.
Enfin, déposer un témoignage. C’est peut-être un peu trop dire.
La première n’est autre que Mamie Carnet, qui n’a fait que larguer un morceau de papier sur le bureau d’Angus. Sur ce dernier était marqué : « Merci de dire à vos collègues de bien vouloir déplacer leur fourgonnette qui me cache la vue sur mon voisin d’en face. »
Robert a hésité, avant de classer sans suite cette déposition. Probablement que l’impossibilité de scanner le papelard de l’antique baderne aigris a trop pesé dans sa décision.
Ensuite, la veille, en fin d’après-midi, c’est Germain qui est passé, pour vérifier si la salle était à nouveau vide. Il semblait un peu tendu, et pour preuve, il avait la braguette ouverte. Il est reparti la queue entre les jambes en soufflant.

Enfin, ce matin, c’est le révérend Coeurenjoie qui a fait son apparition. Le curé s’est planté sur le petit tabouret en face des deux hommes, le regard fuyant, et l’air encore plus excité que d’habitude. Son discours est assez confus qu’il illustre par de grands moulinets avec ses bras. Ça parle d’un type en gris, de la neige qui vient de poindre en haut du pic derrière la trouée de Rolland, de la disparition d’Anthime, des voies du seigneur qui sont impénétrables, et d’une affaire de vol de fraises tagada.
Robert consigne très scrupuleusement les déclarations du père du village, sans chercher à établir un quelconque lien avec les enquêtes en cours et surtout les deux récents morts. Même si du coup, l’histoire de la rapine semble être assez dans les us et coutumes du jeune Bart retrouvé au fond de la ruelle.
C’est une fois le curé parti que tout s’est gâté. Le logiciel de la police, au demeurant fort simple, s’est refusé à Robert pendant tout le reste de la journée. L’homme de loi du village, déjà pas bien à l’aise avec les outils modernes, même s’il est loin d’être le plus mauvais au sein du patelin, a pesté plus en une poignée d’heures que durant la décennie précédente.
Pour se calmer, il relance plusieurs fois son coéquipier de la maréchaussée sur les mystères qui agitent le hameau.
— C’est sûr Angus, les gens ont peur.
— Vous croyez que c’est cette histoire d’informatique qui les fait fuir ?
— Ca non, au contraire, ça m’arrange presque qu’il n’y ait personne. Ca évite à cette foutue machine de m’afficher des « une ou plusieurs erreurs système fatales se sont produites » à chaque fois que je tente de remplir une case de sa bandelette, ou de valider un truc.
— Mais le type de ce matin, il n’a pas dit que c’était un problème de droit ?
— Oui oui, mais la droite ou la gauche, ya rien qui marche sur ce bouzin ! Ma fille sur Facebook, sur mon ordinateur tout pourri, elle télécharge une nouvelle photo de profil tous les jours, et moi, avec un outil de pointe de la meilleure des polices du monde, je suis incapable d’envoyer un document texte sur un serveur.
— Vous pensez que les gens ont peur de quoi alors ? Angus tente de relancer la conversation qui prend un tournant assez inattendu.
— Mais de la situation. Les morts pleuvent sur le village, toutes proportions gardées quant à la taille de la population évidemment. Mais cela fou la trouille aux habitants, et personne ne va venir témoigner, c’est certains. Ils craignent d’être les prochains sur la liste…
Robert clique sur sa sourie, et un nouveau message d’erreur apparait.
— Et putain de corned-beef avarié !
— Les gens ont peur d’être le prochain sur la liste des injures que vous avez piquée à Wilma Jane ?
— Mais non, encore une erreur fatale. Il commence à me fatiguer ce truc administratif qui ne sert à rien ! A moi mon carnet de note en moleskine !
Angus ne répond pas, définitivement dépassé par ce flot d’information éparse et disparate.

Alors que l’heure de la libération approche, un drôle de bonhomme débarque dans le bureau. Il est affublé d’un imperméable gris, qui lui tombe jusqu’aux genoux, et d’un vieux chapeau de pluie de la même couleur. L’accoutrement est étonnant, tant la température est toujours aussi clémente en cette mi-septembre.
Son visage allongé descend bien bas, faute à une barbe mal rasée, et à des cernes assez profonds. Il a les mains dans ses poches, ce qui étire encore plus sa silhouette, et marche jusqu’au bureau d’un pas nerveux. Il se pose sur le tabouret destiné aux témoins sans la moindre cérémonie.
Le coude sur la table, il fouille sa guimbarde pour en extraire un vieux paquet de Camel. Sans retenue, il s’allume une cigarette, avant de se planter face à ses deux interlocuteurs, perplexes et presque abasourdis.
— Je suis venu voir comment se portaient mes collègues de la maréchaussée de ce petit village perdu.
— Oui, mais… Vous… Robert semble impressionné par le nouvel arrivant.
— Vous êtes monsieur ? Angus tient la barre, tant qu’il peut.
— Gadgetto… L’inspecteur Gadgetto. Et c’est un peu à cause de moi que vous êtes ici à attendre d’éventuels témoins.
— À cause de vous ?
— Oui. On m’a rapporté que vous étiez les deux seuls représentants de l’ordre et de la loi dans ce patelin. Et vu ce qui s’y trame depuis six mois, je me suis dit qu’il fallait qu’un vrai professionnel reprenne les choses en main.
— Un vrai professionnel ?
— Les choses en main ?
— Oui, je suis le responsable de la cohorte de flics qui grouille dans votre village à la recherche d’indices et d’éléments pour faire avancer toutes ces enquêtes qui trainent, entre les attentats et les macchabées qui s’amoncellent.
— Mais, mais nous avons avancé là dessus. Robert s’offusque
— Comme nous sommes que deux, ça prend un peu plus de temps, voilà tout. Angus grommelle.
— Vous avez qu’à vous dire que tout cela, c’est un peu pour vous protéger.
— Nous, protéger ?
— Oui, vous protéger. Vous faites un travail admirable, mais la vraie vie a trouvé son chemin jusqu’à votre porte. Regardez, lundi… Ça ne faisait pas une heure que j’avais débarqué ici que déjà, je tombais sur un acte de délinquance caractérisé.
— Hum… Du genre ?
— Un homme. Un vil scélérat. Il traversait en dehors des clous.
— Et ça, c’est un crime ?
L’inspecteur dévisage Angus d’un air mauvais, comme si ce dernier venait d’avoir l’outrecuidance d’insulter sa famille sur sept générations. Puis le policier tire de grandes goulées sur sa cigarette, avant de poursuivre.
— On fait un métier dangereux, vous savez… On doit prendre des décisions très vite.
— Donc, vous êtes intervenu.
— Ouai.
— Sur ce délinquant.
— Ouai.
— Qui traversait en dehors des clous.
— Sombre racaille… L’inspecteur serre les poings, les dents, et probablement le reste.
— Et donc.
— Procédure standard… Go go Gadgetto poing dans sa gueule !
Angus tire une grimace alors que l’inspecteur éjecte un poing énorme de son chapeau précédé d’un ressort des plus puissant. Le projectile se balance de droite à gauche, de manière assez menaçante. Puis l’inspecteur le range dans son couvre-chef, comme si de rien n’était.
— Mais expliquez-moi mon cher commissaire
— Inspecteur.
— Il était comment ce délinquant ?
— C’était un petit vieux… Il avait des tatouages qui lui couvraient tout le bras…
Robert s’affaisse sur son fauteuil, se prenant la tête dans les mains.
— Bon, OK, on sait pour papy Josette… Et sinon monsieur, vous avez encore autre chose à déclarer.
— Ouai… Votre ville
— Village.
— Ouai, votre village, c’est un champ…
— De ruine ? On nous la déjà fait celle-là…
— Non ! Un champs de bataille !
L’inspecteur fixe ses deux interlocuteurs avec ses yeux globuleux. Il s’allume ensuite une nouvelle cigarette, mais pas sûr que ça l’aide à se détendre.
— J’ai eu aussi maille à partir avec un vol à la tire. Un crime crapuleux et sordide…
Robert, qui sent venir la grosse tuile, replonge sur son ordinateur, et tente à nouveau de valider la bandelette sur le témoignage du révérend Coeurenjoie.
— J’ai surpris un délinquant, et j’ai appliqué la procédure standard.
— Qui est donc ?
— Gogo-gadgeto manchette dans la gorge, et s’il couine trop fort, gogo-gadgeto coup de pied dans les couilles !
Le gros front de Robert s’écrase sur le clavier. Lui aussi vient apparement d’être frappé d’une erreur système fatale. Angus poursuit l’entretien, vaille que vaille…
— Et votre délinquant, ce n’était pas un enfant ?
— Oui, il était petit, et coiffé en brosse avec ses machins à roulettes là…
— Skate board.
— Oui, qu’importe, c’était un délinquant pris en flagrants délits.
— C’était un enfant… Il allait avoir 12 ans…
— Au moins, il piquera plus les bonbons sur la devanture des magasins…
— Il était à son père le magasin…
— Ouai, ça lui fera les pieds ! Il avait qu’à mieux éduquer son gosse.
Angus ne sait plus trop quoi répondre. Il vient d’élucider deux meurtres en quelques minutes, mais pourtant ressent comme un malaise au fond de sa gorge.
Pendant ce temps-là, l’inspecteur continue de tirer sur sa cigarette, avant de poursuivre.
— Vous savez, nous sommes tous là pour rendre service.
— Rendre service ? Angus s’offusque. Mais vu votre manière de procéder, Hitler aussi pensait rendre service…
— Nous sommes là pour faire respecter la loi. Un criminel est un criminel. Et un criminel est un criminel ! Et dans notre métier, il n’y a pas trente-six méthodes. La rue est un champ de bataille, mon petit monsieur ! Par exemple, si vous voulez que les gens respectent le Code de la route, remplacez les airbags par une machette pointée sur leur nuque. Vous verrez, c’est radical !
Sur cette dernière phrase, il tape du poing sur la table, se lève, puis s’en va comme il était venu, sous le regard effaré d’Angus qui peine à croire à tout ce qu’il a présentement entendu.

Alors que la porte du local se ferme doucement sur un nuage de fumée bourré de nicotine, Robert se redresse, et scrute l’écran de son ordinateur, toujours allumé sur sa bandelette.
— Angus, tu connais la bonne nouvelle ?
— Quoi, Madonna prolonge sa tournée et il reste des places libres ?
— Non, ce fichu truc, il a enfin accepté de me charger mon rapport.
— Ah bien, comme quoi, tu vois, l’inspecteur il n’est pas forcément dans le faux. Taper, parfois, ça arrange les choses.
— Ou pas mon cher Angus… Ou pas…
Robert souffle une nouvelle fois, puis se lève, et s’en va vers la sortie.
Angus hasarde un coup d’œil sur l’écran avant de prendre la suite de son supérieur hiérarchique.
« erreur système fatale »

Évidemment, quand ça ne veut pas…

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