Précédemment, à Verlan

IMG_5484Saison #1 : Une crise sans précédent secoue depuis plusieurs mois le village de Verlan. Anthime, le patriarche-monarque-despote du hameau a disparu. Face aux affidés du chef, Jacquouille, Monica, Antoine, Paô-Paô et Germain, qui essayent par tous les moyens de cacher l’évaporation de leur gourou, s’opposent une poignée d’autochtones menés par Apolline, Angus et Wilma-Jane. Ces derniers tentent de lever le voile sur ce qui pourrait bien changer le destin de leur bled. Et alors que Dimity, un ex-espion russe, venait de pénétrer secrètement dans les appartements d’Anthime, une violente déflagration secoua le village.
Saison #2 : Saison #2 : alors que le village se remet doucement de l’explosion du dernier étage de la Tour, Apolline s’enfonce dans un profond spleen, l’esprit noyé sous les questions existentielles quant à son avenir, et à celui du hameau. Mais alors qu’un second cadavre est découvert dans la montagne, Heikel et Jeikel, deux personnages mystiques et mystérieux font leur apparition…

La venelle est sombre et humide. De tout le village, c’est le seul endroit à l’abri des rayons du soleil, été comme hiver. Si la promiscuité des bâtiments justifie cette ombre perpétuelle. Certains au cœur du hameau ont rapidement rejeté la faute aux occupants de l’échoppe du fond, les deux jumeaux maléfiques dont la présence est une explication à toutes les turpitudes et les catastrophes du patelin.
Apolline s’y glisse, pas vraiment rassurée par ce qu’elle risque d’y trouver. L’invitation des thaumaturges, aussi spectaculaire que déplacée, l’a laissée des plus sceptiques. Et pourtant, elle l’a quand même accepté, poussée par un soupçon de curiosité, mais aussi une once d’espoir, chose qu’elle n’avait plus depuis la mort de Dimitry.
L’espoir de mettre le doigt sur quelque chose de nouveau.
L’espoir de pouvoir à nouveau illuminer le chemin de sa quête.
Et pour l’instant, c’est tout ce dont elle a besoin.

Elle ouvre la porte de l’échoppe et se glisse discrètement dans une boutique vide et silencieuse.
— Ne bougez pas, on est à vous tout de suite. La voix vient de derrière l’huis situé de l’autre côté du comptoir au milieu de la pièce.
Ont-ils vraiment les pouvoirs magiques dont tout le monde les affuble ? En quel cas, ça expliquerait pourquoi ils sont déjà au courant de sa présence, alors qu’elle a pénétré sans bruit, et qu’elle n’a même pas eu le temps de s’annoncer.
Appoline poireaute une bonne dizaine de minutes, essayant de détailler ce qui se trouve dans la pièce sombre, éclairée par la lueur du jour dépassant faiblement à travers la vitre sur la porte d’entrée du fond de cette triste impasse. Hormis le comptoir et la lourde de l’arrière-boutique, tout le reste n’est qu’étagères et fatras d’objets aussi inopinés qu’incongrus… Ici, un vieux livre à la couverture de cuir extrêmement usé, de l’autre coté une énorme boule à neige avec un château à l’intérieur… Par là des piles de papiers, agencées dans des sortes de dossiers. Sur le bar, un saladier plein de sachets de biscuits. Difficile de trouver un quelconque sens ou une quelconque utilité à toutes ces choses.
Mais, ce qui l’intrigue le plus, ce sont ces bruits en provenance de la pièce d’à côté, sortes de murmures, comme si quelqu’un psalmodiait des incantations dans une langue bizarre. Et après les chuchotements vinrent les cris…
Des hurlements de douleur en provenance d’un organe probablement masculin. Des râles de souffrance qui glacèrent la naine jusqu’aux os. Des giries et des gémissements…
Cela ne dure qu’une minute, maximum.
Puis plus rien.
Heikel, le plus grand des deux faux jumeaux, ouvre alors la porte, pour se porter jusqu’au comptoir, depuis lequel il peut dévisager Apolline. La courtaude ne bronche pas, hésitant entre la curiosité d’en connaitre plus sur la raison de sa présence dans cet endroit plein de mystères, et la fuite loin de toutes ces choses.
Jeikel emboita le pas de son frère juste après, s’essuyant les mains dans un chiffon grisâtre taché de rouge.
— C’est la caméra…
— De quoi ?
La naine reste perplexe devant cette entrée en matière sans fard ni politesse.
— Vous vous demandez comment nous avons pu savoir que vous étiez dans notre échoppe.
— Euh, oui… Entre autres.
— C’est grâce à la caméra…
Le plus grand des deux jumeaux désigne une boule noire fixée au plafond.
— Nous vous avons vu grâce à notre caméra. Nous n’avons rien de magique là dessous. 
Son frère conclut sa phrase d’une grimace peu ragoutante.
— Et, les bruits ? Ces cris de souffrance ?
Appoline n’est vraiment pas convaincu par ces deux drôles d’oiseaux.
— Oh ça ?
— Oh oui… Vous avez entendu ?
— Je pense que tout le quartier les a entravés. C’était qui ? C’était quoi ? Il est mort ?
— C’est rien, oh oui, non… Ce n’est rien…
La voix d’Heikel est hésitante.
— C’est juste une petite séance d’acuponcture.
— Et un peu de vaudou
— Oui, c’est ça, de l’acuponcture…
— Avec des sabres et des aiguilles à tricoter, conclut Jeikel en prenant Appoline par les épaules, pour la guider jusqu’à la grosse boule à neige. Les deux frères jumeaux se positionnent de part et d’autre de la sphère, et indiquent à la naine de pointer son regard dedans. Elle s’exécute, non sans une certaine appréhension.

Le globe de cristal se remplit d’une fumée blanchâtre, faisant disparaitre le château, qui se dissout derrière une sorte de brume opaque, sur laquelle apparaissent des images, comme sur un écran de cinéma.
Elle distingua tout d’abord un plan large d’un vaste terrain vague, parsemé de dalles verticales, disséminées çà et là de façon aléatoire et désordonnée. Au milieu de ce cimetière improbable, la courtaude aperçoit un troupeau de personnes, marchant au pas, bizarrement. Puis la vision se resserre sur le groupe, découvrant des êtres difformes, à la peau blafarde, les visages pour la plupart déformés par la douleur. Des râles d’agonie retentirent alors dans l’esprit de la naine, qui marque un pas de recul.
— Ne vous inquiétez pas, lui murmure Jeikel, notre système est équipé du dolby surround intégré…
Perplexe, et un peu choquée, Appoline reprend son observation, aussi tendue que curieuse.
Sur la droite, un petit être barbu, arborant une chemise à carreaux et des lunettes avance les deux mains en avant, les yeux révulsés. Sa liquette ouverte par le bas laisse dépasser une bedaine assez conséquente, de laquelle pendouillent des lambeaux de chair, comme s’il avait été mordu, et que la plaie ne s’est jamais cicatrisée.
Au milieu marche une fille, enfin ce qu’il en reste tant son corps part en morceaux. Elle semble totalement hystérique, bien que sa démarche soit lente et saccadée. Elle agite ses bras vers les membres de la meute, ponctuant chaque mouvement de petits cris stridents.
Sur l’autre côté, un homme à lunette claudique lamentablement. Son pied gauche, de travers, pointe à l’intérieur en direction du droit. Son costard crème est maculé de taches diverses et variées. Une trainée de bave sanguinolente coule depuis la commissure de ses lèvres, jusqu’au sol. Il grogne à chaque pas. Mais il ne parait pas vouloir s’arrêter de marcher. Dans ses mains, il porte une machine à café, une Nespresso, qui semble aussi mal en point que son propriétaire.

Devant cette horde sauvage, Appoline distingue des êtres humains à l’apparence un peu plus normale. Ils ne sont ni en train de courir ni en train de fuir. Ils paraissent s’accommoder de la présence des zombies, même s’ils ne les approchent pas vraiment.
Certains sont flous, et la naine a beaucoup de mal à les dévisager. Un seul est tout à fait net, et un léger détail attire le regard de la courtaude. Un détail anodin pour le commun des mortels, mais qui lui saute aux yeux aux premiers abords.
— Bordel ! Mais c’est Charlie !
Alors qu’elle allait attraper la boule de cristal, Heikel lui retint le bras.
— Votre main…
— Quoi ma main ? Généralement, ce n’est pas avant Paques que je porte les stigmates.
— Non, on ne touche pas le matériel de pointe…
— Mais, c’est réel votre truc ?
— C’est à dire réel ?
— Ben mon pote, là, au milieu de ce cimetière, avec tous ces zombies. En grand danger…
— Ce n’est réel que si vous le considérez comme tel…
— Arrêtez avec vos conneries. Il est vraiment au milieu du boulevard des allongés avec tous ces morts-vivants.
— Oui, et non…
— Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? C’est mon ami, il faut l’aider !
— Mais tu ne peux rien faire pour l’instant.
— Pas dans cet état d’esprit là… Pas avec toutes ces questions… La voix de Jeikel résonne comme une sorte de sentence.
Le silence retombe dans la pièce. Cherchant à retrouver son calme, Appoline prend une série de respirations rapides. Sa visite chez les thaumaturges est manifestement un échec. En guise d’espoir, elle se paye une crise de panique devant un truc dont elle ne sait même pas si c’est vrai.
Au bout d’une poignée de minutes, la courtaude récupère ses esprits, et un peu son rythme cardiaque.
— Et vous m’avez fait venir là pour ça ?
— Non, pour te montrer quelque chose…
— J’ai les yeux grands ouverts. Mais magnez-vous, j’ai le compteur déjà au taquet.
— Regarde…
Heikel pointe du doigt la sphère. Les nuages qui assombrissaient le ciel s’écartent, pour laisser passer les rayons du soleil. Au contact avec l’astre du jour, le cimetière s’estompe, et les zombies se dissolvent. Une végétation verdoyante remplace les stèles, et Charlie et les autres personnes semblent très bien s’en accommoder.
— Mais que… C’est quoi ?
Appoline est perturbée.
— Tu ne comprends donc pas ? Heikel s’exaspère
— Tu veux peut-être qu’on te traduise en Hobbit ? 
Seul Jeikel ricane de sa lourde blague.
— Quoi ? Un coup de rayon de soleil et les ténèbres disparaissent ? C’est ça votre truc ? Fendons-nous la gueule à la hache, mais avec le teint hâlé ?
— Oui, et non. Ce que te montre cette vision, ce sont les deux alternatives possibles. Le noir, ou le blanc. Et que le mauvais côté est fonction de la direction vers laquelle on pointe son doigt accusateur.
— Ca fait quand même très Star Wars votre truc. Le côté obscur de la Force tout ça… Vous espérez quoi, que je sorte d’ici en sifflotant la marche impériale ? Demandez au vieux boulanger, avec ses problèmes d’asthme, il vous fera un très bon Dark Vador…
Le silence retombe sur la pièce. Les deux jumeaux semblent perplexes, et la naine, survoltée.
— Non, mais sans rire, vous n’avez rien de plus nuancé ? Je ne sais pas, avec un arc-en-ciel et des petits poneys ? Ou des chats ? Ça marche toujours avec les chats.
— C’est pourtant là la grande tragédie de la vie chère amie. Soi tu es pour, soi tu es contre. Et ton problème actuellement, c’est que tu sembles ne pas vouloir te décider. Tu es dans une sorte de brouillard gris, tu cherches la lumière tout en broyant du noir… Du coup, tu n’avances pas.
— Et tu délires à propos des petits poneys.
— Vous êtes en train de me filer mal à la tronche les gars.
Appoline ferme les yeux, et se pince l’arrête du nez entre ses deux doigts. Puis se redresse, et reprend.
— Moi qui pensais que la seule grande tragédie de la vie, c’est que les choses finissent toujours par changer. Et du coup, avec ma bière, j’étais bien, et j’attendais que ça se passe… Ce qui est déjà bien moins risqué que de monter fouiller la Tour et se retrouver avec mes tripes éparpillées aux quatre coins du village…
Les deux sorciers se regardent longuement, perturbés par les réactions un peu trop colorées de leur hôte. Puis d’un ton calme et posé, le plus grand des deux tente une nouvelle approche.
— Tu peux être un atout précieux. Mais pas dans cet état-là. Et en fait, nous aimerions simplement savoir où tu en es exactement, ce qui te tracasse, et ce que tu veux.
— Malheureusement, comme l’a dit un jour le philosophe Mick Jagger « on ne peut pas avoir ce qu’on veut ».
Nouveau ricanement, mais du côté de la naine cette fois-ci.
— Mais du coup, les gars, si vous vous êtes donné autant de mal pour me poser cette simple question, c’est quoi cette histoire avec Charlie ? Il est où ? Il est vraiment avec des zombies ?
— Oh, il est peut-être dans un bar en train de se coller une cuite et de refaire le monde… Ou dans son lit à cuver. L’âge, tout ça, on s’en remet bien moins vite…
Appoline regarde de travers les deux jumeaux, sans vraiment comprendre.
— En fait, vous n’en savez rien…
— On sait juste que lui aussi fait des choses qui ne nous plaisent pas trop, et que du coup, il n’est plus vraiment de notre côté contre Anthime et toute sa clique…

Appoline amorce un pas de recul.
Sont-ils avec elle ou contre elle ?
Ce qu’elle sait, c’est que la vision binaire qu’ils viennent de proposer, elle commence à en avoir ras les noisettes. Elle en a marre de faire la guerre. Les morts, le sang, la tristesse, elle aimerait que la conclusion de toutes ces histoires se résument enfin à autre chose. Peut-être qu’une autre approche est plus viable pour connaitre enfin la vérité.
— Mais dites-moi messieurs, vous avez l’air d’en savoir un rayon sur cette histoire. Peut-être même plus que moi…
— Nous sommes persuadés qu’Anthime n’est pas mort.
— À la bonne heure, et les deux cadavres que l’on a retrouvés alors ? Dans la tour et la montagne ? Qui sont-ils ?
— Nous ne savons pas… Nous n’avons pas encore réussi à contacter le monde des esprits. Mais par contre, nous pensons qu’il y a quelqu’un dans le village qui le peut.
— Et qui donc ?
— Nous ne le savons pas.
— Et vous savez quoi au juste ?
— Nous savons qu’Anthime a disparut, que ses affidés cherchent à cacher la vérité, et que la pierre angulaire de toute cette histoire, c’est Monica !
— La sous-fifre de Jacquouille ? C’est pourtant la moustache sur qui va échoir la gestion du village si Anthime disparait définitivement.
— Oui, nous savons. Mais nous savons aussi que laisser Jacquouille faire de l’autogestion dans le village, c’est la même chose que de laisser à un gosse de douze ans le minibar et les clés de la bagnole.
Appoline ricane à nouveau. L’image est curieuse, mais tellement vraie.
— Et donc vous pensez que Monica ?
— Oui. Elle ne paye pas de mine, mais chaque coup tordu porte sa marque, plus ou moins directement. On a essayé de la faire parler, mais ce n’est pas évident.
— Pour sûr que ce n’est pas évident, Monica passe son temps à mentir. Et lorsqu’elle ne ment pas, c’est qu’elle dissimule. Et lorsqu’elle ne ment ni ne dissimule, c’est qu’elle trompe. C’est dans sa nature. Certains dans le village sont même enclins à dire que c’est une maladie.
— Hum, OK…
Les deux jumeaux se dévisagent, cherchant à appréhender l’implication de tout cela sur leurs conjectures. Mais la naine ne les laisse pas respirer.
— Si je comprends bien, depuis six mois, sur cette histoire de disparition, pendant que nous remuions tout le village pour trouver des preuves, vous êtes resté dans votre coin à regarder votre boule de cristal HD pour élaborer des hypothèses. Et une fois que vous en aviez suffisamment, vous jetez tout sur un mur et vous voyez ce qui colle ?
— Ben oui… Généralement, ça marche pour les spaghettis…
— Et c’est tout ?
— Nous faisons de notre mieux, mais ce n’est pas évident, vu notre statut au sein du patelin… Et pourtant, tout cette histoire nous intrigue
— Nous passionne
— Nous fascine
— Et je dirait même plus, nous tarabuste !
— Effectivement. Mais en fait, vous êtes plus obsédé que moi par cette disparition.
— Et alors ? C’est dangereux l’obsession ?
— Euh, non… Enfin, seulement quand tu es sur un bateau, et que ton obsession est une baleine…
Les deux jumeaux fixèrent lourdement du regard la naine.
— Dites les gars, vous savez que vous ne pouvez pas vraiment me transpercer avec vos regards !
— Oui, mais on peut faire pire. N’oublie pas, nous sommes des magiciens.
— Effectivement. Merci quand même pour la séance de ciné, c’était sympa.
Appoline s’approche de la porte, avec l’envie d’en finir au plus vite. Mais Heikel la hèle une dernière fois.
— Et alors, tu comptes faire quoi, au juste ?
— Je crois que je vais aller au Cambodge…
La naine marque un petit sourire.
— Au Cambodge ?
— Oui, je pars pêcher ! Le poisson-chat du Mékong, gros comme ça !
— Mais c’est une espèce en voie de disparition ça ?
— Alors faut que je me dépêche avant qu’il y en ait plus !
Appoline explose de rire. Comment en est-on arrivé là ? Elle ouvre la porte.
— Et puisque vous êtes un peu sorcier sur les bords, vous devriez vérifier s’il n’y a pas une méchante belle-mère qui traine quelque part au sein du village. Cette histoire fouette la pomme empoisonnée à plein nez…

Appoline sortit de l’échoppe en claquant la porte. Elle venait de vivre une expérience des plus bizarres, et pourtant, pour la première fois depuis six mois, elle se sentait libérée d’un poids.
Elle savait ce qu’elle devait faire…

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