Précédemment, à Verlan

IMG_5484Saison #1 : Une crise sans précédent secoue depuis plusieurs mois le village de Verlan. Anthime, le patriarche-monarque-despote du hameau a disparu. Face aux affidés du chef, Jacquouille, Monica, Antoine, Paô-Paô et Germain, qui essayent par tous les moyens de cacher l’évaporation de leur gourou, s’opposent une poignée d’autochtones menés par Apolline, Angus et Wilma-Jane. Ces derniers tentent de lever le voile sur ce qui pourrait bien changer le destin de leur bled. Et alors que Dimity, un ex-espion russe, venait de pénétrer secrètement dans les appartements d’Anthime, une violente déflagration secoua le village.
Saison #2 : Alors que le village se remet doucement de l’explosion, Apolline s’enfonce dans un profond spleen, l’esprit noyé sous les questions existentielles quant à son avenir, et à celui du hameau.

Deux mois plus tard, la vie a repris son cours à Verlan. La chaleur estivale a été propice à un grand statu quo, personne ne souhaitant dépenser trop d’énergie dans cette étuve. Le seul fait notable fut le décès du doyen du patelin, papy Stopph, vieille baderne aigrie et acariâtre, dont l’unique plaisir sur terre était d’insulter la pauvre Violetta dès lors qu’elle lui amenait son repas quotidien, se délectant pendant de longues heures de la vue du poulet basket voler à travers la route, maculant la chemisette de la fillette d’un panage de sauce rouge.
Les médecins désignèrent la canicule comme coupable de sa mort. Mamie Carnet en fut la plus affligée. En effet, par cette disparition, elle prenait la place de vétérante du village, subissant ainsi les obligations qui allaient de pair. Forcée d’apparaitre en public à la moindre manifestation, sa fin de vie risque de vite devenir un cauchemar pour cette mamie séculaire au tempérament d’ermite.
Sa première sortie fut le jour de la réouverture du pub O’Macadam, fermé depuis l’explosion de la tour. La raison officielle est que Joey, la responsable, voulait effectuer des travaux pour renforcer la sécurité de son échoppe. Elle a mis des barreaux aux fenêtres, et encore, certains tiennent avec du gros scotch de plombier.
Mais officieusement, elle pleurait le deuil de son « amour » pour le beau Dimitry, qui pourtant n’a jamais pu la regarder autrement qu’avec dégout et dédain.

Wilma-Jane, forte d’une journée de dur labeur, passe se désaltérer dans ce troquet. Non pas que la nouvelle anisette de Joey soit un régal pour son palais d’épicurien, elle est réalisée à base d’essence de térébenthine. Mais parce qu’elle sait qu’Apolline a profité de la réouverture du bouge pour s’y morfondre toutes ses soirées, broyant du noir, et mangeant des cookies maison, ce qui au final, est quand même un peu la même chose.
— Ah, tient donc… Pourquoi je ne suis pas étonné de tomber sur toi par ici ?
— Peut être parce que soit je déprimais là, soit je picolais dans l’estaminet que tu surnommes « Le salon divin du pastis »
— Effectivement, ça m’oblige à faire le tour du village pour te trouver.
— Oui, ben du coup je suis là.
— Et tu bois.
— Je mange aussi.
— Mais tu bois. Beaucoup.
— Oui. Un jour un ami m’a dit « manger rapide, manger liquide ». Et j’ai tellement de choses à faire dans ce bas monde que je gagne du temps en lichant ici.
— Ouai, un ami…
— Ben quoi, oui, j’ai des amis. Regarde, toi par exemple…
— Cela dit, j’en connais un d’ami, qui s’il te voyait dans cet état, ne serait pas vraiment fier de toi.
— C’est ça oui… De toute façon, il n’est pas là, il n’est plus là, et il ne m’avise pas, alors lâche-moi la grappe. Non, j’ai mieux : lâche-moi la chope !
— Ce n’est pas avec un piteux trait d’esprit que tu t’en sortiras… Tu crois que la décision de partir était facile à prendre pour lui ? Tu ne penses pas qu’il en a chié les premiers temps, à s’interroger pour savoir s’il n’avait pas fait une connerie ? Il devait être aussi mal que toi maintenant, voire pire.
— Oui… Oui… Tu as raison… La voix de la naine se perd au fond de sa gorge. Lâche… Putain de chope…
— Cela dit, je ne fais que deviner. Charlie n’était pas du genre à pleurer et à chouiner pour un rien… Surtout, après tant de temps…
— Fou lui la paix, il est très bien où il est ! Merde !
— Et voilà, comme à chaque fois, dès que je remets notre ex-collègue sur le tapis, tu t’horripiles, tu pestes…
— Tu sais très bien que c’est un sujet sensible.
— Du genre sensible ?
— Du genre que pour l’instant, je n’arrive à réagir que de deux façons. Soit je m’énerve, soit je bafouille, et les larmes me montent…
— Et c’est la mort de Dimitry qui te fait badtriper comme ça ?
— Oui, ça, et toute cette tristesse accumulée depuis tant de temps…
— La tristesse mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine… mène à la souffrance… la souffrance est le foyer du côté obscuuuuuuuur !

Tout le monde s’est arrêté dans le bar. Cela faisait deux mois que plus personne n’avait entendu la grosse voix retentir de la sorte.
— C’est bon, c’est pour moi. Ne vous inquiétez pas, je gère, s’exclame Apolline en se levant dans un geste d’excuse à tous les autres clients du troquet. Oui, c’est ça, je gère l’espèce de braillement de geek qui se prend pour un chevalier jedi.
Apolline se rassoit, et vide d’un trait sa chope de stout, avalant péniblement des grumeaux qui gisaient de par le fond.
— Et tu comptes faire quoi ? Boire et déprimer jusqu’à ce que mort s’ensuive ?
— Oui, c’est l’idée… Et à ma mort, je veux une statue : ici repose la reine des glands et de la binouze !
— Tu n’en fais pas un peu trop là ? Ça commence à être fatigant à la longue…
— Je ne dors pas la nuit, je vais bosser avec la boule au ventre, je repars du bureau avec un nœud dans la gorge, les yeux généralement embrumés. J’ai la cervelle qui tournicote comme un rat dans un silo à betteraves. Ça ne te suffit pas comme explication ?
— Ça fait deux mois. Tu devrais passer à autre chose… Bouffer des tartines et boire de la bière ne servira à rien !
— On sous-estime bien trop souvent le pouvoir apaisant du lancer de tartine…
La naine baisse les yeux, mais ne peut retenir un ricanement… Sur ces entrefaites, Joey apporte une carafe de pastis, et un grand bol de chips, sur lequel la lavandière jette toute sa convoitise.
— Et tu veux que je fasse comment ? Le moindre truc rallume des souvenirs, et pas que des bons. Et le moindre souvenir me monte la pression.
— Tu sais très bien que la pression, c’est dans les verres.
— Ah, tu n’étais pas là pour me dire d’arrêter de boire ?
— Ben déjà, ça serait bien que tu cesses de te mettre dans ces états là. Et puis oui, effectivement, arrête de boire, tu vas finir gras comme la terre de Russie !
— C’est la nana dépendante à l’anisette qui me fait ce genre de reproche ?
— Tu te fais du mal pour rien. Tu es jeune, et l’avenir devant toi. Regarde-moi, je suis vieille, j’ai encore quelques années à tirer, et je n’ai d’autre choix que de rester où je suis à subir tous ces phacochères et autres nodocéphales jusqu’au bout.
— Oui, tu as surement raison.
— Et puis crois-moi, être bourré toute la journée c’est super compliqué. Sinon, tout le monde le ferait !
Alors qu’Apolline jette un œil presque dégouté à son verre désormais vide, la porte du rade s’ouvre en trombe, et Angus débarque, presque pas essoufflé, la mèche bien en place.
— Ah, j’étais sûr que vous serez là les copines…
L’agent de la maréchaussée ne prend même pas le temps de saluer la barmaid, et s’affale sur le tabouret le plus proche de Wilma-Jane et Apolline.
— Il m’est arrivé un truc de dingue cet après-midi.
— Oui, on a entendu, des hélicos, et du raffut dans la montagne.
— Oui, c’est ça. J’y étais, c’était dingue ! On a marché… C’était dingue !
— Mais qu’est ce que tu faisais en randonnée ?
— Ben mon boulot, pardi !
— Quoi, tu livres des pizzas aux bouquetins maintenant ?
— Non, il y a eu… euh… Une sorte d’accident.
— Un accident ?
— Ben c’est que… euh… Je ne dois pas le dire…
L’homme de la maréchaussée se mure dans un mutisme profond, sous le regard inquisiteur de la naine et de la lavandière. Alors que cette dernière brise le silence en croquant dans un bol de chips, Angus serre les dents, tiraillé entre son devoir de réserve de fonctionnaire de Police, et l’envie de divulguer à ses amis un fait trop énorme pour ne pas être partagé.
— Aller, tu es venu pour nous en parler, lâche la courtaude, impatiente. Tu avais un truc de dingue pour nous. Accouche !
— C’est Paô-Paô…
— Quoi, il est mort ? Apolline se redresse pour la première fois de la journée.
— Non, il a croisé le Yéti, ou un proche cousin.
— Et donc, il est mort ?
— Non… Disons que…
— Ben quoi ? Il est blessé ? Souffrant ? Coincé au fond d’une crevasse ? À l’agonie, les tripes à l’air ?
— Calme-toi, petite, détend-toi… Wilma-Jane pose sa main pleine de miettes de chips sur le bras de son amie miniature.
— Non, non et non… En fait, c’est le Yéti qui a plutôt morflé. On l’a retrouvé en bas de la faille de Rolland, la jambe à moitié arrachée.
— Ah, mince, pauvre pécore.
— Mais ce n’est pas le pire.
— C’est quoi alors ?
— Je crois que c’est Paô-Paô qui a tenté de lui bouffer la guibolle.
Râle de dégout de la naine, tandis que la lavandière se siffle son troisième pastis, cul sec.
— De toute façon, c’est raffiné ces bestioles-là… Jamais il n’aura mangé cette pauvre carne adipeuse et avariée de Paô-Paô…
Un nouveau silence retombe sur la petite tablée.
— Mais on n’en est pas bien sûr. On ne sait pas si c’est le Yéti qui chassait Paô-Paô, ou si c’est l’inverse. Et le toubib n’a pas été foutu de comprendre qui est le premier à avoir agressé l’autre en fait. On a des traces de lutte, puis de fuite, puis la faille de Rolland.
La grimace d’Angus en dit long sur le choc qui a suivi la triple rencontre entre le pauvre yéti, la gravité, et la crevasse à pic.
— C’est complètement insensé ce que tu nous racontes ! La naine semble dépitée.
— Oui, je sais. C’est pourtant la vérité.
— Et Paô-Paô, vous ne lui avez pas demandé ?
— Ben, on a mis du temps avant de le retrouver en fait. Il s’était planqué dans une sorte de grotte, à cinq cents mètres de là, sur les hauteurs de la faille. On l’a trouvé à l’intérieur, dans le noir, assis en tailleur. C’est son rire nerveux et discontinu qui nous a permis de le rapercher.
— Et il était comment ?
— Physiquement, comme d’hab, aussi gras de la fesse que d’habitude, peut être commotionné par endroit, mais rien de grave. Par contre, impossible de le sortir de son état de choc. Enfin bon c’est assez normal quand on l’a retrouvé, il était recouvert de sang, probablement celui du Yéti. Et qu’il avait des trucs bizarres coincés dans les dents. Probablement aussi appartenant au Yéti.
— Ah, pauvre bête… La fin de la phrase de Wilma-Jane est noyée dans le craquement caractéristique des chips agonisantes.
— Mais ce n’est pas le pire. On a trouvé autre chose au fond de la grotte. C’est peut-être ça qui a attiré notre gros ami.
— Je n’ai rien fait moi ! Wilma-Jane s’offusque.
— Mais non, tubercule ! Angus ne parle pas de toi, il faisait du second degré sur la protubérance exacerbée de Paô-Paô.
— Protubérance… j’aime quand tu jabotes comme un jeu de scrabble. Tu sais, un jour, j’ai couché avec un chef cuistot qui…
— Alors, c’était quoi ton truc qui a attiré cette bouffeuse de pissenlits par la racine ?
— Un cadavre !
— Un macchabée ? Genre le yéti, ou un bouquetin ?
— Non, un homme, un vrai. Enfin, un tas d’os appartenant à une seule personne, dont les mensurations, font penser à…
— A… ?
— Ah ah ! ricane Wilma-Jane, passablement éméchée par l’accumulation de pastis en un laps de temps si court.

La suite de la conversation se noie dans le brouhaha qui agite l’estaminet. La porte du rade s’ouvre bruyamment, laissant la place à deux gonzes que l’on n’avait pas vus dans le village depuis plus d’un semestre. Heikel et Jeikel, les vrais-faux jumeaux de la bourgade, pénètrent dans la taverne accompagnés d’un silence de cathédrale. La réputation qui les précède n’est pas franchement des plus flatteuses. Sorciers, maraudeurs, porteur de parole enfiellées, langue de serpent… Anthime et ses affidés ont œuvré dans tout le patelin pour discréditer les deux thaumaturges, comme c’est inscrit sur la devanture de leur boutique située au fond d’une impasse à l’opposée de la tour du hameau.
Jeikel, le plus grand des deux, se pose sur le comptoir, et commande un mojito. Pendant ce temps-là, son frère, Heikel, se présente devant la table des amis d’Apolline, le regard sombre. Elle pointe du doigt la naine.
— Pense à toi ! Pense au bleu ! Pense à la chaine du froid ! Mais pense à toi ! Et passe nous voir, on a un truc pour toi…
Sans demander son reste, il s’éclipse, suivi par une sorte de nuage de fumée sortie de nulle part. Il attrape son frère au comptoir, en train d’expliquer à Joey comment fabriquer un mojito, et les deux s’en vont, aussi vite qu’ils sont venus.
Apolline et Angus demeurent éberlués devant cette apparition plus que saugrenue. La première à prendre la parole est la lavandière.
— Ya pas à dire, mais ces gars-là, ils n’hésitent pas à en faire des tonnes ! s’exclame Wilma-Jane, presque émerveillée.
Il laisse échapper un sifflement d’admiration.
— Mais ça voulait biter quoi ce charabia ? Lance la naine, perplexe.
— Je crois qu’ils t’ont invité à venir les voir… Je crois… réponds Angus
— Les voir ? Oui, pourquoi pas, comme on dit, les ennemis de nos ennemis sont nos amis non ? Et puis au pire, ça sera drôle…
La naine laisse échapper un nouveau ricanement, avant d’enchainer.
— Bon, et sinon, c’était qui ton cadavre ?
— Mon cadavre ? Angus semble avoir déjà perdu le fil de la discussion.
— Ben oui, le tas d’os de la grotte, ça vous a fait penser à qui ?
— À Anthime pardi !
— Non ! Apolline est estomaquée.
— On n’a rien de confirmé pour l’instant, on attend les résultats des analyses, mais tu imagines le putain de scoop ? Trahi par la présidente de son propre fan-club alors qu’elle chassait le Yéti ?
— Et le cadavre dans la tour alors ?
— Ben ce n’est pas Dimitry, s’étonne Wilma-Jane ?
— Non, l’autre ?
— Il n’est pas parti en cure l’autre ?
— Tu es gentille Wilma, mais parfois, tu es fatigante !
Le regard que jette la naine à son ami est plein de compassion, mais brille d’une petite lueur. Une lueur nouvelle, de celle qu’ont les chasseurs quand ils sentent que le gibier approche…

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