S2E01 : Celle qui regardait le plafond

Précédemment, à Verlan

IMG_5484Saison #1 : Une crise sans précédent secoue depuis plusieurs mois le village de Verlan. Anthime, le patriarche-monarque-despote du hameau a disparu. Face aux affidés du chef, Jacquouille, Monica, Antoine, Paô-Paô et Germain, qui essayent par tous les moyens de cacher l’évaporation de leur gourou, s’opposent une poignée d’autochtones menés par Apolline, Angus et Wilma-Jane. Ces derniers tentent de lever le voile sur ce qui pourrait bien changer le destin de leur bled. Et alors que Dimity, un ex-espion russe, venait de pénétrer secrètement dans les appartements d’Anthime, une violente déflagration secoua le village.

Voilà déjà deux jours qu’une explosion d’origine inconnue a soufflé le quatrième et ultime étage de la tour de Verlan, maculant le reste du hameau d’une nappe de cendres et d’un jeté de suie. Alors que les pauvres bordiers employaient des hectolitres d’huile de coude pour redonner aux bâtiments leur couleur habituelle, les secours en provenance des patelins environnants s’activaient pour déblayer ce qui pouvait l’être.
Pour l’instant, seul a été identifié le corps démembré de l’ex-espion russe. Sa corpulence tout en muscles, son tatouage au niveau de l’épaule partiellement brulée, ainsi que le sac qu’il portait en bandoulière, tous ces éléments ont permis au légiste de mettre un nom sur ce cadavre. Malheureusement, un second macchabée calciné a été retrouvé. De taille moyenne, assez émaciée, de sexe masculin, personne ne semble capable de deviner son identité, et de dire à quand remonte sa mort. Mais les experts travaillent dessus, aussi vite que leur autorise les maigres installations et la médiocre technologie Verlanienne.

Hier, sur le parvis de l’église, s’est réuni l’ensemble du patelin autour d’une chapelle ardente en mémoire aux deux décédés. Mais également pour prier afin que ce genre d’accident ne se reproduise plus. Profitant de cet instant chargé d’émotion et de recueillement, Jacquouille a pris la parole. La moustache perlée de larmes de crocodile, le second du village s’est exprimé pour rassurer la plèbe : le second cadavre n’est pas Anthime. Ce dernier se trouve en cure dans un centre thermal de l’autre côté de la vallée.
Cette annonce a soulagé la majorité des autochtones. Y compris Mamie Carnet qui s’est fendu d’un « évidemment, il n’y en a que pour le beau linge dans ce patelin », griffonné à la va-vite sur un bout de papier, traduisant sa joie toute mesurée. Seuls les anti-Anthime ne furent pas satisfaits. Soit, c’est la vérité, et la baderne est vivante, ce qui repousserait d’autant leurs envies de faire tomber la fourmilière. Soit, il s’agit d’un nouveau mensonge. Cette hypothèse est de loin la plus probable. Car les hautes instances de Verlan sont coutumières de ce genre de pratiques. Du coup, leur lutte demeure toujours d’actualité, toujours plus vivace. Et ce malgré la perte de leur combattant le plus valable, de cette « plus-value » venue des pays de l’Est.
La veillée ne s’éternisa pas. Les gens furent rapidement renvoyés chez eux, la sécurité locale imposant désormais un couvre-feu après 21 heures, histoire de maintenir un certain calme dans le hameau, la peur d’un terroriste à barbe frappant à nouveau au hasard n’étant pas levée.

Apolline a du mal à trouver le sommeil.
Dimitry est mort.
L’ex-espion russe, avec qui elle avait collaboré ces dernières semaines afin de virer le voile de la disparition d’Anthime, fouillait les appartements du chef du village, et tout lui a pété à la figure. C’est elle qui lui avait suggéré cette effraction lors d’une de leurs réunions au pub O’Macadam.
Dimitry est mort, et elle sait avoir sa part de responsabilité.
Dimitry est mort…
Mais au-delà de cette tragédie fâcheuse pour les desseins de la naine et du village, ce départ brutal a ravivé de vieux souvenirs qu’elle pensait à jamais enfermés.

Allongée sur le dos, la standardiste miniature du village fixe le plafond depuis plusieurs heures déjà. Elle a beau appartenir à la caste des semi-hommes, elle n’en reste pas moins que ce qu’elle ressent n’est indubitablement pas divisé par deux.
C’est peut-être même pire, connaissant son caractère.
Mesurer très en dessous de la moyenne à l’heure de traverser les affres de l’adolescence est une source de railleries de tous les instants. Mais quand en plus, on ajoute à cela une certaine capacité à se laisser déborder par ses émotions dès lors que la pression se fait sentir, on obtient une courtaude moquée pour sa taille, ses excès de colère ou ses perpétuelles crises de larmes.
De ce fait, Apolline a dès lors appris à enfouir tout ce qu’elle ressentait. Elle préfère ainsi renvoyer l’image d’une personne asociale, froide, insensible, ou peu enjouée aux yeux des autres plutôt que de lâcher les chevaux et ne plus pouvoir rien contrôler. Le temps a atténué les boulets du passé, et sa volonté a érigé un mur de protection entre elle et le reste du monde. Rares sont ceux qui ont pu aller au-delà, et gagner le coeur de la naine.
Le propre des émotions, c’est de ne pouvoir être inhumé éternellement. Et à force d’entasser le tout dans un coin de sa conscience, certains ressentis sont trop forts, et finissent par rejaillir à la surface, occasionnant le plus souvent des crises d’insomnie, quand la tension est à son paroxysme.
Voire plus, si des sentiments différents s’entremêlent, engendrant des nœuds dans l’estomac, un poids dans la poitrine, et des pensées aussi tristes que noires.
C’est le cas ce soir.
Malheureusement.

Parce que le décès de Dimitry a rappelé à la naine un autre départ soudain auquel elle a dû faire face, une personne avec qui elle a collaboré dans une entente plus que parfaite. Ou, comme dirait Wilma-Jane avec son vocabulaire si fleuri, avec qui « on a quand même pris un sacré panard ». Un départ dont elle ne s’est jamais vraiment remise.
Charlie était le binôme d’Apolline quand tous les deux travaillaient au service de modernisation technologique de Verlan. Unité créée par Anthime pour contenter une fange de la population de son village qui souhaitait à l’époque faire sortir leur hameau des méthodes moyenâgeuses qui demeuraient les siennes depuis des siècles. Leur turbin était plaisant, mais pas tous les jours faciles. Ils devaient bien souvent se confronter à l’immobilisme archaïque de certains vieux autochtones, qui ne désiraient pas voir leur quotidien être chamboulé par la nouveauté. Tout cela sur la base d’argument fallacieux, parce qu’ils ont toujours fait comme ça, et qu’ils ne pouvaient pas imaginer une seule seconde agir autrement. Mais à deux, ils étaient convaincus de pouvoir exécuter nettement plus de basses œuvres que toute une armée de crétins choisit par Anthime.
Charlie était une de ces rares personnes à avoir gagné confiance de la naine, réticente aux premiers abords dès qu’un nouveau terrien pénétrait dans son périmètre.
Mais en plus de sa confiance, Apolline aimait bosser avec lui, nettement plus qu’avec quiconque.
Elle aimait cette complicité et cette façon de se comprendre avec peu de mots.
Elle aimait son humeur toujours positive, et son côté bon public devant ses blagues parfois douteuses.
Elle aimait… En fait, pour Apolline, Charlie n’avait qu’un seul défaut : cette fâcheuse manie qu’il avait à chanter à tue-tête « Lucky Star » de Madonna dès lors qu’il était submergé par le travail. Certes, il vocalisait mieux que la version originale, mais Dieu que l’irritation olfactive était pénible.
Malheureusement, et malgré les divers recours auprès d’Anthime, rien n’a été fait pour retenir Charlie à l’heure où ce dernier a souhaité un cadre de vie plus propice à son développement familial. Choix légitime et logique, mais qui signifiait partir loin de Verlan. D’ailleurs, Apolline n’en a jamais voulu à son ami d’être parti, juste à ses dirigeants qui aiment mieux perdre des travailleurs compétents plutôt que de se sortir les doigts du cul pour essayer de trouver les solutions idoines.

Sans lui, son boulot n’était plus le même. Car son binôme n’a jamais pu être remplacé. Suite à plusieurs tentatives infructueuses d’intérimaires ne pouvant pas donner satisfaction, Apolline a décidé de quitter ce service, et depuis se morfond au standard, où ses épistémès se délitent sous une masse d’inactivités tous les jours plus imposante.
Les contacts avec Charlie se font rares, mais s’affichent comme une borne lumineuse au milieu de la mélasse du quotidien de la naine.
Mais pas ce soir.
Ce soir, c’est le départ de son ami qui la turlupine, lui comprimant le cœur, transformant son transistor intestinal en un vaste grand manège de fête foraine. De ceux dont Charlie a toujours eu horreur.
Ce soir, elle se souvient de ce funeste dernier jour de travail en commun, de la façon qu’elle a évité les adieux, de son stress alors que l’horloge tournait en direction de l’inéluctable. De cette tristesse qu’elle refoulait à l’intérieur, au prix d’une douleur insoutenable.

Apolline se lève à nouveau pour aller boire un verre d’eau. À chaque fois, elle espère que ce bref temps de pause où elle occupe son cerveau à autre chose lui accordera le répit nécessaire pour s’endormir ensuite.
Foutaises et calembredaines.
Une fois en tête à tête avec le plafond, l’histoire recommence, et son cortex bouillonne toujours autant.
Charlie est parti.
Dimitry est mort.
C’est la merde, c’est la merde, c’est la merde !

Seules deux solutions s’imposent désormais à la naine : se battre et faire un grand ménage afin que les gens sympathiques du village puissent enfin vivre en paix. Avec en prime bonus l’espoir toujours vivace que cela conduirait au retour de certains exilés. Espoirs fugaces témoignant des rêveries de la courtaude. Car cette voie ne garantit aucunement une issue favorable, et probablement d’autres épisodes dramatiques comme celui de Dimitry.
Ou alors, elle peut ravaler sa fierté, faire son baluchon, et fuir loin de toutes ces folies. L’ouverture est rapide, sans risque, et ne dépend presque que d’elle. Malheureusement, elle sait aussi que les visages des gens qu’elle laissera sur place dans la plus puante des merdes viendront la hanter durant ces nuits sans sommeil.
Apolline crache un dernier soupir.
Le choix est Cornélien, l’honneur, ou son bien-être ?
La lutte collective, ou une fuite lâche, mais salvatrice ?

« You must be my Lucky Star
‘Cause you make the darkness seem so far
 »
La chanson de Charlie lui revient alors en mémoire, histoire de rajouter un peu plus de piquant à cette réflexion sans issue.
Deux larmes perlent au fond de ses yeux, avant de rouler le long de ses joues pour aller se noyer au cœur du vieux matelas fatigué.
Charlie est parti.
Dimitry est mort.
Elle a eu beau serrer les dents, il est des sentiments que l’on ne peut pas combattre.

Chienne de vie…

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