Dimitry jubile : la porte d’entrée d’Anthime s’ouvre enfin ! Après tout ce qu’il a entrepris, les heures passées en planque afin de collecter des indices et autres bribes d’informations, après les brimades, les remontrances et le manque de reconnaissance de la part de la population locale, il va désormais pouvoir marquer des points.

Silencieux comme une ombre, il se glisse dans le couloir, et arrive jusqu’au séjour. Celui-ci est vide, chose qui n’étonne absolument pas l’espion soviétique. Il ne s’offusque pas non plus de la couche de poussière relativement épaisse qui macule l’ensemble des meubles. Le canapé en vieux cuir brun, la commode où reposent des bibelots, la vitrine où sont entreposés différents trophées et médailles datant d’une époque où la mère de Dimitry ne devait pas encore connaitre son père : tout est recouvert du voile grisâtre de la crasse, signe que la vie a abandonné cet endroit, et que personne ne vient plus ici depuis de très longues semaines. Il sort des gants en latex de son sac, et entreprend une fouille minutieuse des lieux…

De l’autre côté de la place du village, Antoine et Germain prennent leurs sièges attitrés dans un coin du bistrot. Comme de coutume en ce début de fin de journée, ils commandent tous deux une petite mousse, histoire d’entamer l’apéro calmement en attendant l’arrivée du reste de la troupe. Alors qu’Antoine lape délicatement sa pinte, Germain déblatère :
— Soit c’est moi qui suis encore dans la lune, soit je ne comprends pas Jacquouille. Parfois il est là et s’entête à nous chuguer le mou avec des trucs complètement hors sujet, et parfois c’est comme s’il disparait au fin fond de son bureau. Tu crois que c’est lié à Anthime ?
— Je ne crois rien, et je n’ai pas envie de m’embarrasser avec ce genre de guedis. Antoine fait claquer sa bière sur la table, couvrant le bruit d’un rire qui n’appartient qu’à lui seul, mélange entre le crissement d’un frein usager et le ronflement d’une chiotte que l’on débouche.
— Oui, mais moi tu sais, ça m’inquiète.
— Tu ne devrais pas.
— En plus, je ne suis pas allé faire ma séance de soft yoga.
— C’est quoi encore cette merde ? Tu fais plus de l’aqua machin ?
— Oui, enfin non, ça, c’était la semaine d’avant.
— Et tu faisais quoi la semaine dernière ?
— Ben du soft yoga je te dis.
— Et c’est bien ?
— Oui, pas mal. Mais j’hésite avec le sweat boxing…
— Ah, hum… Très bien, très bien… Antoine n’en dit pas plus, histoire de ne pas froisser son ami, et empoigne sa boisson.
Alors que Germain fait de même pour siroter une nouvelle petite lampée, Antoine se lève brusquement, manquant de renverser sa binouze et celle de son comparse.
— Regarde ! Là ! La Tour !
— Oui, et ben quoi ? Germain se tourne vers la fenêtre comme si de rien n’était, essayant de ne pas remarquer que sa propre bière a chu sur son pantalon en lin.
— Là, regarde, là-haut !
— Oui, le ciel est bleu, c’est normal pour la mi-juin non ?
— Mais non, truffe ! Regarde la fenêtre de l’appartement d’Anthime.
— Oui, et donc ?
— J’ai vu passer quelqu’un !
— Tu es sûr ?
Les deux affidés d’Anthime mirent pendant une poignée de seconde le dernier étage du plus haut bâtiment du village, sans rien distinguer de suspect.
— Tu es sûr que ce n’est pas le reflet d’un pigeon que tu as vu ?
— Non, il y a quelqu’un là-bas, pour sûr…
— Ah, hum… Très bien, très bien… Germain fixe le fond de son verre, et peste contre sa maladresse avant d’en redemander un nouveau…

Après avoir fouillé le salon sans rien découvrir d’intéressant, Dimitry est désormais entré dans la pièce qu’il considère être la chambre d’Anthime. Son constat est le même que pendant le furetage du vivoir : il n’y a personne ici, et ce depuis bien longtemps. Le lit est fait comme il devait l’être tous les matins alors que l’occupant des lieux se trouvait là. Rien n’a dû bouger, mis à part la poussière qui s’est accumulée un peu partout sur le mobilier pourtant spartiate.
N’ayant pas grand-chose à regarder, Dimitry se concentre sur la bibliothèque située contre le mur du fond. De vieux ouvrages y sont entreposés, certains datent même d’un âge où le grand-père d’Anthime ne devait pas encore avoir rencontré la grand-mère du chef du patelin. De la littérature classique, rien de plus, rien de moins. Par curiosité, Dimitry tire un des opuscules se tenant à mi-hauteur, dans le but de le feuilleter.
Malheureusement, n’ayant pas dû être manipulé depuis fort longtemps, celui-ci était collé avec les œuvres à côté, si bien qu’alors que le russe s’empare du bouquin convoité, deux autres sont emportés par le mouvement, et tombent à même le sol dans un bruit sourd.
L’espion se fige. Si quelqu’un se trouve à l’étage en dessous, il est fort probable qu’il vient d’être repéré. Il se baisse délicatement afin de ne pas rajouter un nouveau chambardement qui pourrait trahir sa présence, empoigne les deux contrevenants, et les repose. Au moment où le second bouquin heurte le fond de la bibliothèque, le son émis par l’ouvrage met la puce à l’oreille de Dimitry : le meuble résonne, comme s’il y avait un creux derrière…

Dans son bureau à l’étage inférieur, Pâo-Pâo fait des heures supplémentaires. Il n’a rien trouvé de mieux pour se faire mousser par sa hiérarchie que de rester au turbin plus longtemps que les autres. Généralement, ça marche bien, il traine son travail durant toute la journée, faisant de la procaféination un art de vivre. Puis, à un quart d’heure du gong de sortie, il s’active à la tâche, faisant croire à tout le monde qu’il est débordé, justifiant ainsi sa présence dans la tour jusqu’à tard par un dévouement sans faille. 
Ce soir, il auditionne un des rédacteurs du magazine de Verlan à propos de l’entrefilet qu’il a écrit concernant la rixe entre Noël et lui-même lors de la réception de la semaine précédente. Si Pâo-Pâo ne réfute pas le comportement inadmissible de cet ambassadeur étranger des plus saugrenues, il ne veut absolument pas que soit mentionné le fait qu’il a fini la tête sur la moquette, le nez en sang.
— Mais c’est pourtant la vérité, réplique le pauvre sous-fifre journaliste plein de bonne volonté.
— Oui, et alors ? Tu crois que les gens de Verlan souhaitent s’embarrasser de ce genre de choses ?
— Mais nombreux sont les témoins qui vous ont vu à terre pleurant à chaudes larmes.
— On s’en fout, ça ne m’intéresse pas, donc ça n’intéresse pas les gens de…
Pâo-Pâo s’arrête dans sa diatribe, car il a entendu la chose qui vient de tomber juste au-dessus de sa tête. Mais comme le journaliste ne réagit pas, il ne relève pas l’incident et continue sa mercuriale que le pauvre sous-fifre n’écoute déjà plus, sachant très bien que le plus gros fessier de Verlan a parole d’évangile auprès des hautes sphères du village, et que face à ça, même la vérité et la justice ne peuvent rien…

Après une minutieuse recherche à coups d’index contre le mur pour en entendre l’écho, Dimitry vient de délimiter les contours du creux, et donc de deviner où pourrait se trouver la cavité secrète que cette lourde bibliothèque semble dissimuler. Le bouzin étant bien trop massif pour qu’une personne chétive et malingre comme Anthime puisse le bouger tout seul, il doit donc y avoir une sorte de mécanisme permettant de faire coulisser, basculer, ou pivoter cette porte. 
Comme il a pu le voir dans les films, Dimitry essaye de tirer un à un tous les ouvrages sur le meuble, en espérant que l’un d’entre eux soit son sésame. Il n’en est rien.
Jacquouille ferme son bureau, et s’en va. Il passe devant celui de Pâo-Pâo qui vient d’en terminer avec le pauvre journaliste.
— Tu as fini ?
— Presque, il me reste deux trucs à boucler, et ça sera OK.
— Tu nous rejoins pour l’apéro ?
— C’est chez qui cette fois ?
— Ben au bistrot en face, après on verra.
— Oui, alors très bien, je me dépêche.
Jacquouille, accompagné par la voix mielleuse de son subalterne le plus dévoué accélère le pas jusqu’à l’escalier central, l’appel d’un bon verre de rouge se faisant de plus en plus pressant.
Arriver sur les grandes marches de marbre, il lève machinalement la tête en direction de l’étage supérieur, comme s’il sentait que quelque chose clochait.
Maugréant dans sa moustache, il quitte néanmoins la tour, supputant qu’elle sera de toute façon encore au lever du jour, et que comme il se le promet tous les soirs depuis six mois, il ira dès demain regarder dans l’appartement d’Anthime s’il n’y a pas un indice quelconque sur le pourquoi de son départ, et de sa disparition.

Enfin !
Après avoir compris que le sésame ne se trouvait pas dans la bibliothèque, mais au fond du tiroir de la table de chevet, sous la forme d’un petit pressoir, Dimitry voit le meuble pivoter en silence, brassant un amas de poussière impressionnant. Une fois la porte ouverte, il découvre un couloir d’un mètre de long qui se termine sur une nouvelle huis. Dimitry s’approche doucement, tous ses sens en éveils, et ses muscles prêts à bondir à la moindre alerte.
La lourde en question semble épaisse. Très épaisse. Elle est blindée, ce qui laisse supposer à l’espion russe que derrière se trouve une chambre de panique, espace sécurisé permettant au propriétaire de l’endroit de s’y réfugier en cas d’attaque. Si la chose est assez saugrenue vu le calme régnant dans le village actuellement, il démontre bien qu’Anthime n’a vraisemblablement pas la conscience tranquille, et que le gus s’est aménagé un abri super grand luxe au cas où une des nombreuses casseroles qu’il traine souhaite lui péter au visage.
Par chance pour Dimitry, la porte n’est pas verrouillée, juste légèrement entrebâillée, suffisamment pour permettre au russe de l’empoigner, et de la tirer pour l’ouvrir. La lourde grince dans un concert de cliquetis, comme si derrière se cachait un système complexe.

Alors que devant lui s’ouvre ce qu’il espère être le but ultime de sa quête, une vive douleur lui vrille l’épaule. Surpris, Dimitry se contorsionne pour découvrir qu’une flèche vient de s’y planter. Un battement de cœur plus tard, une autre lui traverse le cou de la droite vers la gauche. L’apollon russe, celui que toutes les dames du patelin s’arrachent, s’effondre, la carotide percée. Le sang se répand à verse sur le sol. Il se traine néanmoins jusqu’à l’intérieur de la chambre de panique.
Il veut savoir.
Il doit savoir.
Il rampe, perdant ses forces chaque seconde un peu plus. Il entend une autre flèche s’écraser contre la porte blindée. Les battements de son cœur sont de plus en plus faibles. Tel un escargot, il laisse une trace de bave rouge sur le plancher en bois.
Il tire une dernière fois sur ses bras, et pénètre dans la pièce,
Les rayons d’un soleil pâle prêt à se lancer dans l’ultime ligne droite qui le sépare de la nuit ne sont pas assez puissants pour arriver jusqu’à lui. Il sort sa lampe torche de la poche, et balaye le fond de la chambre de panique.
— Pochol na houille negodyay ! Putain, c’est pas vrai !

Le clic caractéristique d’un dispositif de mise à feu sera le dernier son qu’il entendra…

 




Cher lecteur. Tu viens donc de terminer l’épisode final de la première saison de ma série à Verlan. Je t’en remercie chaleureusement. 
Comme ce petit village, et sa population de frappadingues n’ont pas encore livré tous ses secrets, une seconde saison verra le jour d’ici la fin de l’année. En attendant, je suis ouvert à toutes remarques et autres commentaires concernant cette série, dont l’écriture est un jeu nouveau pour moi, éreintant, mais enrichissant.

Jartagnan

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