Chapitre 14 : Celui qui a un plan

Le soleil entame doucettement sa descente qui terminera inexorablement par sa disparition derrière la grande montagne qui trône au-dessus de Verlan. Grosso modo, il est quatorze heures passées, et le village a repris son petit train-train du début d’après-midi. Tout le monde, repu, a rejoint son poste de travail, ou ses occupations habituelles.

Tout le monde ? Non. Quelqu’un n’est pas là où il doit être, bien que peu de gens dans le hameau ne puissent se targuer de savoir ce qu’il fait vraiment de ses journées. Une personne au beau visage, aux muscles saillants sous un t-shirt de compression noir. Une personne qui profitant de la pause déjeuner, a escaladé le mur d’enceinte, et s’est glissée subrepticement dans le jardin de la Tour.
Une fois dissimulé par un gros buisson qui n’a pas dû voir la salopette d’un ouvrier d’entretien depuis la mort du général de Gaule, Dimitry se détend. Il a désormais deux bonnes heures à tuer. Son timming doit être parfait. À seize heures, il se coulera par la petite porte dérobée qu’il a déjà empruntée l’autre soir, puis grimpera jusqu’au quatrième étage. Il profitera de l’agitation de la fin de journée pour attaquer la serrure à l’aide du matériel de pointe qu’il a apporté. Ensuite, il aura tout loisir de fouiller à sa guise dans l’appartement, pas surveillé, et comme il le pressent probablement vide. Dès qu’il ne fera pas suffisamment jour pour y voir clair, il rebroussera chemin et rentrera dans ses pénates avec le sentiment du devoir accompli. Car à l’échec il ne peut se résoudre…

À l’autre bout du village, le révérend Coeurenjoie transpire à grosses gouttes. Accroupi sous l’évier de la salle de bain de Mamie Carnet, il s’échine à essayer de revisser le siphon qu’il tente de changer, la pauvre dame se plaignant de fuites à répétition. Le cœur sur la main, il n’a pas résisté à aider la baderne. Surtout après que de nombreux paroissiens soient venus à confesse pour demander pardon suite aux insultes qu’ils ont pu formuler après avoir reçu une missive de suppliques acides de la vieille carne à cause de ses emmouscaillements de flotte.
Le curé a donc accouru, et il profite de ce moment d’intimité pour raconter une de ses célèbres anecdotes, histoire que tout le patelin a déjà entendue au moins huit fois. La chnoque ne dit rien, ne griffonnant même pas sur son carnet, trop contente d’avoir enfin une solution à son problème d’écoulement intempestif.
Après une grosse vingtaine de minutes de monologue, le siphon fuit toujours. Mais Mamie Carnet connait désormais par cœur l’aventure de la réparation en pleine brousse africaine de la voiture du vice-président du Sénégal. Ce dernier était venu dans son village avant de se rendre à un important congrès, le curé se redresse, trempé de sueur, le visage en berne.
— Non, mais là, je crois que ça ne veut pas. Je vous explique ma petite dame : c’est le tuyau ! Il ne veut pas s’emboiter dans le machin du chose, à côté de là… Vous comprenez ? J’ai toujours fait comme ça dans mon pays, et là, je ne comprends pas, il ne veut pas. C’est le tuyau, c’est sûr… C’est la faute au tuyau…
Mais la vieille dame n’écoute déjà plus ses explications sans queue ni tête. Son esprit vagabonde au loin, à la recherche d’une phrase cinglante à griffonner sur son carnet afin de se venger de ce malotru incapable de réparer sa fuite. En chemin, ses pensées croisent la cloche du village, qui sonne tout juste les quatre heures de l’après-midi.

C’est l’heure pour Dimitry. Il a désormais une demi-heure pour pénétrer dans le bâtiment, grimper jusqu’au dernier étage, et s’installer en attendant que la sortie du personnel couvre le bruit de l’effraction. C’est largement suffisant, d’autant plus qu’il ne devrait pas rencontrer de problème, le trajet qu’il va emprunter n’étant connu que de rares initiés.
Depuis sa cachette au fond de la vaste courtille, il longe le mur d’enceinte, bien à l’abri derrière les hautes herbes et les arbres non entretenus qui forment une sorte de bouclier végétal lui permettant de se mouvoir sans être vu depuis la Tour. Sa progression reste néanmoins relativement lente, la flore n’étant pas très propice à ce genre d’exercice, n’ayant pas croisé le regard d’un jardinier depuis la fin de l’époque mérovingienne. Une poignée de minutes plus tard, il se présente à une dizaine de mètres de la face sud de la Tour. De là, il distingue l’alcôve dissimulant l’huis secret qui lui permettra de pénétrer dans le donjon. Jusque là, son plan se déroule sans accroc, comme prévu.
Malheureusement, cela ne va pas durer. Alors qu’il s’approche doucement de la porte, il se rend compte à temps qu’il n’est pas tout seul. Une personne est plantée là, juste sur le chemin que le russe souhaitait emprunter. De dos, Dimitry ne le reconnait pas. À la carrure, il devine tout juste que c’est un homme, et que ce dernier fume.
« Simple pause clope » souffle l’espion en se dissimulant à l’abri d’un fourré afin de se mettre en position d’attente jusqu’à ce que le manant s’éclipse.
Violetta pénètre dans le pub O’Macadam, les bras chargés d’une caisse pleine de bouteilles remplies de liquides aux couleurs douteuses. Joey, la propriétaire de l’échoppe, semble aux abonnés absente. La mouflette aux cheveux magiques ne s’offusque pas, et se glisse derrière le bar pour déposer son précieux fret. C’est à ce moment-là qu’elle découvre la sommelière, à quatre pattes, grommelant à l’encontre de son meuble trop bas, et d’une petite chose qui se serait immiscée juste en dessous. Malheureusement, la pénombre aidant, Joey ne voit pas bien jusqu’où est allé l’objet qu’elle a perdu, et alors elle s’en prend à son frigo, délaissant même ses clients qui attendent le retour de leur commande de boisson.
— Je peux vous assister ? La douce voix de Violetta fait un peu tache dans l’ambiance sordide et glauque de ce rade de village.
— Me donner un coup de main ? Pour ? Qui ? Joey se redresse enfin, et pose son strabisme sur la petite fille blonde, et sur la caisse qu’elle vient de larguer.
— Vous aidez, vous avez l’air en difficulté…
— En voilà une chose qu’elle est bonne. Mais si je n’arrive pas à retrouver cette foutue rondelle de caoutchouc qui me sert de joint, je ne pourrais plus brasser ma bière et tirer à la pression…
— Je peux vous être utile ? Si Violetta insiste, c’est qu’elle est la gentillesse incarnée.
— À moins que tu ne sois venue avec une torche, je ne vois pas trop ce que tu peux faire…
Violetta, légèrement offusquée, se positionne juste à côté de Joey, et commence à chantonner.

Le vent qui hurle en moi ne pense plus à demain
Il est bien trop fort
J’ai lutté, en vain
Cache tes pouvoirs, n’en parle pas
Fais attention, le secret survivra
Pas d’états d’âme, pas de tourments
De sentiments…

Les cheveux de la petite s’illuminent, éclairant le résidu comme la place du village par le fort soleil de midi. Un moment interloqué Joey se ressaisit rapidement, et profite de l’aubaine pour fouiller le sol à la recherche de sa rondelle de plastique. Il ramasse quelques capsules de bouteilles, un vieux bouchon sentant le picrate, et se redresse enfin, comme s’il venait de gagner le championnat interrégional de mini-golf, tenant dans sa main le fameux objet indispensable.

Libérée, Délivrée
Désormais plus rien ne m’arrête
Libérée, Délivrée
Plus de princesse parfaite
Je suis là !
Comme je l’ai rêvé !

Voyant la sommelière se relever avec un sourire plein de chicots, la petite continue pourtant sa ritournelle, comme possédée par les paroles de cette chanson énigmatique. Ce n’est que quand Joey lui indique la direction de la sortie de son rade qu’elle comprend, et sans demander son reste, elle quitte les lieux à nouveau plongés dans la pénombre.
Au moment où la jeunette s’éclipse du bar, elle croise Angus, Wilma-Jane et Apolline faisant le chemin inverse. Violetta est frappée par le regard sombre que tire Angus, qui a visiblement la tête des mauvais jours.

Dimitry arrive enfin sur le palier. À sa montre, il est désormais quatre heures vingt-cinq. Pestant contre Antoine, qui a mis près de vingt minutes pour fumer deux clopes et contempler une colonie de fourmis qui s’extirpait de sous un caillou, pour gambader jusqu’à la porte dérobée, et se glisser dans un interstice.
Deux minutes de plus et l’agent secret russe se serait jeté sur lui, afin de l’assommer d’un maitre coup derrière la nuque pour se dégager le passage. Certes, laisser un témoin pourrait être fâcheux pour la suite de sa mission, mais ne pas respecter le timming est encore plus dangereux pour lui. Si dans cinq minutes, il n’a pas mis en place son outillage, tout est fichu, ou presque.
C’est au moment de s’accroupir pour regarder la serrure dans le blanc des yeux qu’il découvre que les crochets qu’il avait abandonnés le soir de la mascarade avec Noël, l’espion français, sont encore là, exactement à la même place. Les deux grappins d’appui sont à même le paillasson, tandis que le plus petit est toujours enfoncé dans la bénarde, comme si personne n’était passé par là depuis une semaine.
Si Anthime ne sort pas de chez lui, ce qui est un fait établi depuis de longs mois désormais. C’est du coup fort étrange que personne ne monte le voir pour lui apporter un peu de compagnies, du réconfort, et le minimum de soins ou de provisions.
Dimitry, à la lumière de cette série de déduction, étouffe une litanie de joie murmurée dans sa langue natale. Il sait qu’il a posé le doigt sur quelque chose de très intrigant, voire même de capital, et qui pourrait mettre son moulin à grande eau. En dessous de lui s’élève le bruit d’une foule se précipitant dans les escaliers pour fuir leur lieu de travail, et rentrer se morfondre dans leurs pénates.
Il est temps.
Dimitry retire prestement le crochet resté dans la serrure, avant d’appliquer le petit boitier sur lequel il turbine depuis une semaine. Une lame se glisse dans le trou dans un cliquetis de métal. Le russe tourne enfin une bobine, et lance son dispositif, provoquant certaines vibrations dans son bras, et dans la porte.
Une poignée de minutes plus tôt, quand le bâtiment était encore calme, le sifflement de l’appareil se serait entendu jusqu’au fond des catacombes. Mais la forte résonnance de la cage d’escalier fait monter en canon les claquements des talons sur le marbre, ainsi que les conversations, le tout couvrant de façon parfaite l’effraction du russe.
Mais il reste cependant très tendu. La serrure moyenâgeuse ne semble pas vouloir céder. Il regarde sa montre. Encore trente secondes, et le flot des gens ne sera plus suffisant pour le masquer. Il devra alors sortir son dernier recours, un vieux Makarov équipé d’un silencieux, et prier pour ne pas être entendu.

Brandine ferme précipitamment la poste. Il est tôt, mais elle ne peut plus tenir. L’heure précédente, elle a subi deux grosses contractions, et malgré sa longue expérience de la chose, la douleur devient trop compliquée à gérer pour elle. Certes, ce n’est pas encore l’heure d’accoucher, mais ce n’est plus l’heure pour elle de rester assise à son bureau à attendre des clients qui ne viendront pas, le facteur ne livrant le courrier à Verlan qu’une fois tous les deux jours.
Elle laisse échapper la clé, et doit s’y reprendre à deux fois pour se baisser et la ramasser. Lorsqu’elle se redresse, elle constate que la Tour gerbe l’ensemble de ses employés, et plusieurs d’entre eux lui sont passé devant sans même s’arrêter et l’aider. Sans plus s’offusquer que cela, elle attrape son sac en plastique, et s’en retourne chez elle. Le vaste appartement dans lequel elle loge avec son facteur de mari et ses douze enfants n’est qu’à un pâté de maison de là. Mais le trajet lui semble déjà fort long.
Il l’est d’autant plus lorsqu’à mi-chemin, alors qu’elle venait de traverser péniblement la place de l’église et de s’engouffrer dans la première venelle à droite, elle se rend compte qu’elle a oublié une chose importante dans son bureau de poste : Bruno, son quatrième fils, qui était en train de dessiner dans la remise, et qu’elle a tout simplement enfermé à l’intérieur.
Accélérant le pas, elle s’en retourne, et manque de se faire renverser par le mari de Monica, venu la récupérer à son travail dans sa Smart première génération. Brandine n’omet pas de l’insulter copieusement, ainsi que tous les membres de la Tour, ces gens qui se conduisent en toute impunité, comme s’ils avaient une quelconque immunité. Quand elle arrive au bureau de poste, son fils s’était tout simplement endormi…

Dimitry esquisse un sourire, dévoilant sa dentition parfaite : la porte vient enfin de céder. Il pousse doucement l’huis afin d’étouffer le moindre grincement intempestif, puis se coule à l’intérieur.
Que va-t-il découvrir ?
Anthime est-il vraiment chez lui ?
Et surtout, ses affidés sont-ils bien tous partis à l’apéro comme de coutume un vendredi soir ?

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