Chapitre 13 : Celui qui a une grosse voix

La disparition d’Anthime s’est conjuguée avec un autre phénomène, de moindre importance, mais tout autant bizarroïde au sein du petit village de Verlan : la survenance de la grosse voix. Cet organe de baryton s’acharne dès lors sur les pauvres habitants du patelin à grands coups de phrases assassines faisant ressurgir certaines vérités aussi crues que nécessaire. La concomitance des deux évènements est probablement tout sauf une coïncidence. Et pourtant, personne jusqu’alors ne s’est jamais intéressé à ce mystère.

Le milieu de l’après-midi se tasse doucettement alors que Wilma-Jane ferme son office, grommelant comme à son habitude. C’est à nouveau à l’encontre du facteur que le courroux de la lavandière s’abat, aussi fleurit que vindicatif.
— Orchidoclaste ! Nodocéphale ! Pusillanime bubon ! Si jamais tu retentes encore ce genre de manœuvre dilatoire, je te fais manger les tétragones par le fondement !
— Menacer le vide, c’est par peur de prendre un vent ? Alors que la blanchisseuse meugle au milieu d’une venelle déserte, c’est la grosse voix qui s’érige en défenseur du préposé au courrier.
— Tient, manquait plus que l’autre baryton vienne m’emmerder pour terminer de me pourrir cette journée de sodomite !
— Ce n’est pas fini de souffler non ? Tu vas créer un cyclone tropical ô grande technicienne de la lessive !
La lavandière met un certain temps pour reprendre ses esprits. D’habitude, la voix s’adonne dans le monoponcif, lâchant une phrase, et disparaissant à jamais dans le néant. Cette réponse est aussi exceptionnelle que surprenante, ce qui pousse Wilma-Jane dans ses derniers retranchements.
Mais elle retrouve rapidement la contenance qui fait sa légende par delà la place de l’église du hameau, et après un léger ricanement, elle rétorque de plus belle.
— J’en connais un qui fait bien de rester déguisé en courant d’air par les temps qui courent…
— Et pourquoi donc, ô, reine du détergent ?
— Parce qu’au bout d’un moment, il va falloir envisager la possibilité de me lâcher la collerette, voix sans coiffe ! Dypterosodomite ! Niguedouille ! Résidu de pet foireux ! Wisigoth !
Cette fois-ci, la grosse voix ne réplique rien, ne trouvant pas dans son répertoire quelque chose de spirituel à balancer à cette lavandière si peu à cheval sur la bienséance. Wilma-Jane boucle l’huis de son officine, enfourche son destrier, et roule jusqu’à chez elle, où l’attend un canapé moelleux

— Putain, Angus, tu joues à quoi ce soir ?
Wilma-Jane repose son godet de pastis avec tant de délicatesse que cela fait sursauter la moitié des clients du pub O’Macadam dans lequel elle est venue prendre l’apéro, en compagnie de ses deux compères de beuverie.
— Calme-toi Wilma, réplique Apolline, elle aussi sur les nerfs.
— Mais regarde-moi-le, ce mollasson ! Il dit tellement rien qu’on dinerait avec un tabouret ce serait pareil.
Alors que la lavandière se retourne pour demander une nouvelle anisette, la naine dévisage l’agent de la maréchaussée de Verlan, qui effectivement, n’a pas prononcé plus de dix mots depuis qu’ils se sont attablé pour picoler et comploter.
Sa position en tant que représentant de l’ordre lui confère la place idoine pour récolter toutes sortes d’infos et de ragots croustillants qui font les choux gras de ces réunions entre amis le soir après une dure journée de labeur.
D’autant plus qu’Angus était sensé leur apporter des nouvelles de Dimitry, l’espion russe qui depuis la sauterie organisée dans la grande salle de la Tour, n’a plus donné signe de vie. Il ne s’est pas rendu à leur petite rencontre hebdomadaire de la veille, et ce silence inquiète au plus haut point Apolline.
— On ne sait donc pas ce qu’est devenu notre bel éphèbe soviétique.
— Non Apo, je te l’ai déjà dit. Je n’en sais rien. Personne ne l’a vu. Même Mamie Carnet, qui pourtant a des yeux partout dans Verlan, ne sait pas ce qu’il fait.
Wilma-Jane esquisse un sourire. Elle imagine combien cela a dû être pénible d’aller pêcher cette information auprès de la vieille radasse du village, dont le comportement social se désagrège de plus en plus ces derniers temps.
— Tu as demandé à Violetta ? À Marc-Aurèle ? Au juge Robert ? Il y a bien quelqu’un qui doit savoir quelque chose dans ce patelin ? Le ton de la naine vire à l’exaspération.
— Oui, oui, et oui. Et non, personne ne sait rien. Et je n’ai pas non plus pu faire du porte-à-porte, ou aller fouiller chez Dimitry. Je n’ai pas eu le temps.
— Pas le temps ? Wilma-Jane semble offusquée. C’est quoi cet ersatz de policier qui n’a pas le temps de faire une enquête de la plus haute importance ?
— Parce que j’ai eu deux tonnes de paperasse à remplir. Ça ne t’arrive jamais d’être noyé sous la paperasse ?
— Et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse à la paperasse, moi ? Tu me prends pour un serre-livre ?
Wilma-Jane lâche un ricanement, tandis qu’Angus se prend la tête à deux mains. Il est visiblement exténué, tant par le labeur que par la pression de cette enquête souterraine qui se mord la queue.
— Et c’est quoi toute cette paperasse que tu as été obligé de faire ? On peut faire quelque chose pour t’aider ? Apolline tente de désamorcer la situation plutôt tendue.
— En passant chez le juge, il m’a refilé les comptes rendus de ses audiences, et j’ai dû effectuer toutes les formalités nécessaires. Merci, mais tu ne peux pas faire grand chose pour moi là dessus.
— Diantre, ce n’est pas ça qui va nous aider à retrouver le russe, et à faire avancer cette histoire de disparition.
— De toute façon, je pense que le complot est trop gros, et que malgré tous nos efforts, on n’y arrivera jamais. Nous ne sommes rien face à ces gens haut placés dans la chaine alimentaire du village.
— Nous sommes des hommes et des femmes. Autant eux que nous. Enfin, hormis moi, qui ne suis qu’une demi-bonne femme, mais qu’importe. Alors ne désespère pas, et puis il peut encore arriver tout un tas de choses entre maintenant et jamais.
— Ouai, ben il serait quand même temps de vous remuer le trognon les gars, car vu d’ici, elle semble pas super bien embarquée votre affaire.
Alors que les paroles de la naine se voulaient rassurantes, le joug de l’intervention de la grosse voix fait retomber une barre de stresse sur les épaules d’Angus. Ce dernier tape sur la table, puis se lève en s’excusant, avant de se diriger aux toilettes.

Wilma-Jane regarde son ami disparaitre derrière la petite porte de la pièce de commodité, puis se tourne vers Joey pour commander un nouveau pastis.
Alors que le breuvage arrive juste à coté de sa main droite, Apolline n’a de cesse de dévisager son amie.
— Toi, il y a un truc qui te chiffonne.
— Non… Euh, non… Rien. Qu’est ce que tu crois ?
— Je ne crois pas, je le sens. Tu t’énerves pour rien, et puis tu bois plus que d’habitude, ce qui au départ est déjà nettement plus que la normale.
— Parce que tu sais ce que je bois d’habitude ?
La naine ne répond rien, et dévisage son ami d’un regard qui lui conseille de ne pas s’aventurer sur ce chemin-là.
— Oui oui, bon OK, ça va… Il m’est arrivé un truc tout à l’heure.
— Un truc ?
— Oui, un truc !
— Mais genre, quoi ?
— Genre pas net.
— Pas net ?
— Oui, pas net.
— Bon, tu vas accoucher là, ou je commande une pince-monseigneur afin de te tirer les vers du nez ?
— Ça va, ça va… Wilma-Jane vide cul sec son verre d’anisette. C’est à propos de la grosse voix.
— Qu’est-ce qu’elle a la grosse voix ? Personne ne sait d’où elle sort, mais elle ne gêne en rien.
— Et la grosse voix, tu lui réponds toi ?
— Non, je ne vois pas très bien ce que je peux trouver à lui répondre. Elle balance un truc sans crier gare, et tu sais très bien que la surprise aidant, il est difficile de rétorquer quoi que ce soit. Parce que tu réponds quelque chose toi ?
— Oui. Moi, généralement, quoi qu’elle dise, je lui réponds merde. En principe, ça colle avec tout.
— Oui, effectivement, vu comme ça… Et alors, il est où le truc du genre pas net là dedans ?
— Tout à l’heure, alors que je partais du boulot, elle m’a envoyé une vanne. Comme d’hab j’ai répondu.
— Oui, et donc ?
— Ben elle a répond à ma réponse.
— Vous avez eu comme un genre de discussion donc.
— C’est ça, une discussion. Mais en plus, louche, parce que bon, avec la grosse voix, tu as quand même l’impression de parler à un courant d’air !
— Non, le courant d’air, c’est ce qui se trouve entre tes deux oreilles ! La grosse voix ne rate pas une telle occasion pour renvoyer Wilma-Jane dans les cordes.
— Merde, toi aussi !
Angus, tout juste sorti des latrines, s’assoit de l’autre côté de la table, en dévisageant Wilma-Jane, qui comprend très vite que son ami a pris sa dernière remarque pour lui.
— Non, mais ce n’était pas pour toi la merde hein, tu sais, je t’aime bien moi…
— Oui c’est ça Wilma. Tu disais merde à la grosse voix c’est ça ?
La tension entre les deux amis est rompue par l’éclat de rire de la naine, qui n’a pas pu se retenir devant le côté fort cocasse de cette scène.

C’est alors qu’un bruit sourd retentit à l’extérieur du pub. L’ensemble des clients du rade se fige, ne sachant que faire. Un battement de cœur plus tard, un souffle vient fouetter le bâtiment, à en faire trembler les fenêtres et les verres sur le comptoir. Mû par les réflexes de sa fonction, Angus est le premier à réagir. Il se précipite dehors, sous le regard affolé du reste de l’assistance, qui ne va à sa suite qu’une fois que Wilma-Jane et Joey se sont eux aussi expulsés du bar.
Ce qu’ils découvrent est presque surréaliste. Le traditionnel voile de brume s’est posé comme tous les soirs sur le patelin, mais il est éclairé en arrière-plan par une vive lueur, de laquelle dépassent des volutes de fumée noire.
— Un feu, murmure Angus entre ses dents.
— Oui, ça y ressemble bien, lâche Wilma-Jane, interloquée.
— Il y a quoi par là bas ? Demande Apolline, dont le sens de l’orientation laisse clairement à désirer.
— Là bas, c’est le centre du village, réplique Joey, sortie avec une chope de bière qu’elle continue d’essuyer avec un torchon dégoulinant de crasse.
— Vu la hauteur des flammes, c’est pas bien compliquer de deviner le batiment qui est en train de bruler…
Un lourd silence pèse désormais sur les épaules du petit groupe.
— Vous le sentez vous aussi le truc pas net qui vient de nous péter à la figure ? demande Apolline, dont la réflexion tourne à plein régime afin d’élaborer l’hypothèse la plus tangible concernant ce mystérieux sinistre.
— Oh oui, souffle Wilma-Jane en se grattant l’oreille gauche.
— Ouai, mais cette fois-ci, vous ne pourrez pas me le coller sur les miches, j’y suis pour rien !
La grosse voix conclut de façon abrupte cette discussion, et sans que le moindre mot soit prononcé plus avant, le petit groupe se meut en direction du sinistre, poussé par Dame Curiosité.
Qu’est-il arrivé sur place du village ? Quel est le bâtiment qui est en train de flamber de la sorte ?
Y a-t-il des personnes prisent au piège des flammes ? Les pompiers arriveront-ils à temps ?
Et pourquoi Joey ne prend-elle pas la peine de fermé son pub à clé avant d’y aller ?

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