Épisode 12 : celui qui aime les panoramas

Les dernières lueurs de l’astre diurne disparaissent derrière la montagne, plongeant le village de Verlan dans une obscurité froide et humide, malgré la douceur printanière qui s’est installée depuis plusieurs semaines. Angus vient tout juste d’ouvrir son camion à pizza. Son four est déjà chaud, ses ingrédients sont disposés de façon idoine dans les récipients prévus à cet effet. Quand tout à coup, son regard est attiré par les phares d’une voiture qui surgissent depuis la rue d’en face…

Le véhicule cahote sur une dizaine de mètres, avant de s’immobiliser au milieu de la route, juste en face de l’église. De la fumée s’échappe du capot dans un bruit sourd de chaudière à vapeur. Puis le moteur rend l’âme dans un ultime toussotement d’agonie. Le conducteur sort du sabot en pestant. Alors qu’il s’approche de la bicoque d’Angus, ce dernier remarque qu’il porte un costume de couleur claire, et tient dans sa main droite une petite valise toute en métal.
— Bien le bonjour mon brave. Suis-je à Verlan ?
— Oui cher monsieur.
— Enfin ! C’est que j’ai eu un mal fou à vous loger. Ce n’est même pas sur la carte, vous voyez. Il tend au pizzaïolo-policier une sorte de vieux parchemin.
— C’est normal que vous ne puissiez pas nous trouver. Votre plan représente les Alpes entre la Suisse et l’Italie.
— C’est ça, c’est bien ce que je dis. Vous n’êtes pas sur la carte !
Sur ces entrefaites, Angus indique à l’espèce d’hurluberlu la direction du Palais des Cîmes, le seul hôtel de Verlan, un deux étoiles miteux dont les chambres donnent sur la vallée et la grande chaine de montagnes.

Sur le coup des 10 heures du matin, Dimitry arrive à la réception du tournebride, et se fait conduire jusqu’à la terrasse. Il retrouve notre homme, installé sur un fauteuil au soleil, sirotant un café en regardant la vue. L’espion russe se pose à côté du visiteur, ne sachant par où commencer. C’est ce dernier qui va prendre l’initiative.
— J’adore les panoramas !
Un silence parcourt les crêtes avant de descendre jusqu’à nos deux protagonistes.
— Votre tartiflette est bonne ?
— Oui, très.
— On me dit le plus grand bien de vos merlus à la marseillaise
— Le patron vous en apportera un ramequin, vous vous ferez une idée… Les deux hommes s’échangent un sourire.
— Noël ?
— Dimitry ?
— Merci d’être venu, cher collègue !
— Je réponds toujours présent dès qu’il s’agit de dénouer les fils d’une mystérieuse affaire, y compris quand cela se passe dans le trou du cul du monde.
La suite tournera autour des raisons qui ont poussé Dimitry à faire appel à l’espion le plus réputé du pays. Il est en renfort pour l’aider dans la plus délicate des entreprises, à savoir investir la tour, seul endroit où il pourra dénicher les preuves irréfutables de la disparition d’Anthime.
— Et vous comptez vous y prendre comment, cher ami soviétique ?
— Je vais me glisser à l’insu de tous dans le donjon par le truchement d’une porte dérobée.
— Habille.
— Ça se déroulera pendant la réception qui est donnée à la salle des fêtes ce soir.
— Un symposium ? À la bonne heure. Ça me donnera l’occasion de porter mon smoking en alpaga
— Vous y rencontrerez le gratin de Verlan
— Il est à base de carotte, ou de pomme de terre ?
— De ? Je ne… Dimitry est tout décontenancé
— Vous avez dit gratin… Pommes de terre… Gratin… C’est une astuce…
Dimitry ne répond pas, apparemment très peu sensible à ce genre d’humour
— J’aurai aussi pu dire des courgettes. Peut-être que le calembour serait mieux passé.
Voyant que le russe ne répond toujours pas, Noël sirote la fin de sa tasse de café, fait signe au patron qu’il en prendrait bien une autre, avant de poursuivre.
— Et pour ma part, que devrai-je faire ?
— Vous allez être le point central de mon plan.
— Douce chanson que vous me chantez là, cher collègue.
— Vous assisterez à la réception, et ferez en sorte de détourner l’attention d’un certain nombre de personnes, afin de me permettre de sortir, accomplir mon larcin, et revenir, sans que personne ne s’en aperçoive.
— Habille…
— Voici les pékins dont vous devrez vous occuper pendant une demi-heure. Dimitry tend des photos représentant Jacquouille, Pâo-Pâo et Antoine. Et là, votre couverture. Vous serez un ambassadeur en transit par Verlan avant de vous rendre en Italie.
— Son éminence de la Bath. Intéressant. Je vais donc étudier tout cela, et l’on se retrouve ce soir !
— Parfait !
Content de voir que les choses semblent se diriger dans le bon sens, Dimitry se lève brusquement, sans s’apercevoir que le patron de l’hôtel venait apporter à son collègue un petit café, qui termine son existence par terre, dans le bruit d’une tasse qui se brise.
L’espion russe, confus de sa méprise, attrape la première serviette qui lui tombe sous la main, et commence à essuyer le sol maculé de noir.
— En tout cas, on peut dire que le Soviet éponge ! ricane Noël.

Dimitry rejoint Noël vers 18 h pétantes. Ce dernier a enfilé son costard en alpaga bleu pétrole. Il attend le Soviétique avec un sourire à rendre millionnaire un fabricant de dentifrice. Ils accèdent à pied jusqu’à la Tour, déjà en ébullition pour la réception donnée en son sein.
La salle des fêtes a été décorée comme il se doit en l’honneur du parterre de personnes âgées venues pour célébrer l’arrivée de l’été, au son des troubadours, et d’un karaoké endiablé.
Justifiant de la haute qualité d’ambassadeur de Noël, Dimitry a obtenu une place à la table des grands pontes du village. Sont rassemblés, en plus des deux espions, Jacquouille, Pâo-Pâo, Antoine, Marc-Aurèle, Robert et Angus.
La soirée va bon train au rythme des groupes pittoresques qui enchainent les musiques célèbres sur lesquelles les habitants se présentent tour à tour pour chanter.
— C’est étonnant ces gens qui jouent de cet instrument en forme de gros tourteau fromager. C’est très folklorique !
— Traditionnel, répond Pâo-Pâo avec son air exaspéré.
— Ah, ça s’appelle donc comme ça… Intéressant.

Les plats défilent, et vient le tour du plateau de fromages. C’est entre la poire et le dessert que compte frapper Dimitry. Il lui faudra pour cela s’éclipser de table, aller dans le jardin, et pénétrer dans la tour par la porte secrète qui débouche dans un recoin non loin des escaliers menant au quatrième étage.
Dimitry, d’un regard, fait signe à Noël qu’il est temps. Ce dernier attrape une biscotte qui trainait à côté de l’assiette de son gros voisin, et entreprend d’étaler une noisette de beurre avec parcimonie. Le manège dure cinq bonnes minutes. Alors que toute l’assemblée n’a d’yeux que pour cet ambassadeur loufoque qui fait grincer son couteau sur sa tartine, Dimitry se lève, et se glisse en tapinois jusqu’aux latrines. Quand il pénètre dans les toilettes, point de départ de son action discrète, il entend Noël expliquer son geste.
— J’aime me beurrer la biscotte.

Dimitry arrive facilement jusqu’à la porte isolée, bien dissimulée par une haute haie et des arbres qui n’ont pas dû voir un sécateur depuis la traversée des Alpes par Hannibal et ses éléphants.
En bas, dans la salle des fêtes, Noël attire encore et toujours tous les regards.
— Vous savez, en tant qu’ambassadeur, j’ai côtoyé du grand monde. Avant de venir ici, et d’aller en Italie, j’ai beaucoup fait les états du Golfe, les émirats, le Qatar…
— Des pays qui semblent si loin vus de nos montagnes. Antoine parait rêveur.
— Oui, plein de gens bizarres, des turbans, de l’argent et du pétrole… Raille Pâo-Pâo, exaspéré.
— Certes, la famille royale du Qatar est peut-être déliquescente, mais je peux vous assurer que la princesse Al Houria vaut le détour. Je peux vous jurer que quand elle s’affaire, elle laisse son sang bleu au vestiaire ! Et elle gueule mon vieux ! On dirait une poissonnière au milieu du Vieux-Port !
Jalousie, gêne, malaisance… La petite tablée fait la grimace, mais cela ne rebute pas Noël, qui continue de faire son cinéma.

Plusieurs étages au-dessus, Dimitry atteint le dernier palier et entreprend de faire rendre raison à la serrure de la porte d’entrée des appartements d’Anthime. À l’aide d’une série de crochets spéciaux, il s’acharne, mais le loquet moyenâgeux n’a pas encore prononcé son ultime bafouille.
— Et comment appelez-vous un pays qui a comme chef un homme avec les pleins pouvoirs, une seule chaine de radio et dont toute l’information est contrôlée par l’État ? Pâo-Pâo est monté sur les grands chevaux de ses grands chevaux.
— Je ne sais pas, ce n’est pas ce qui se passe déjà dans votre patelin ? La réponse de Noël tombe sous le sens.
— Quoi ? Le village ? Bien sûr que non ! Il s’agit là d’une dictature, mon bon monsieur ambassadeur. Comme dans vos palais qatariens avec votre chamelle en chaleur !
— Ah non, je ne vous permets pas ! Les dictatures, déjà, c’est quand les gens sont communistes. Ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclaire.
Le regard que lance Pâo-Pâo à cet interlocuteur qui ose le contredire déborde de reproches. Le ton monte. Haut, très haut…

Alors que Dimitry s’échine devant sa serrure, il perçoit des cris en provenance de la cage d’escalier. Lâchant son matériel, il se penche pour mieux entendre. Une vague de stress exhausse jusque derrière ses oreilles. Son rythme cardiaque s’accélère dangereusement. Est-ce la maréchaussée qui monte à sa rencontre ? Non, Angus doit être sagement à table, et il n’a personne en renfort.
Il tente de discerner les voix. L’acidité de l’organe de Pâo-Pâo se détache nettement. Puis il reconnait celle de Jacquouille, qui essaye de calmer tout le monde. Puis vient celle tant redoutée de Noël. De savoir son comparse au cœur d’une dispute avec la haute société de Verlan n’est pas vraiment rassurant. Dimitry rassemble en vitesse ses affaires, et dévale les escaliers, espérant arriver à temps.
Alors que le Soviétique déboule en trombe dans la salle des fêtes, il y découvre Noël, en train d’en découdre avec Pâo-Pâo. Le gros personnage toise Noël dans toute son aigreur, ne sentant pas venir le danger de par son attitude offensante.
— Pauvre type !
En bon professionnel bretteur, la technique de Noël est sans faille, et ne laisse aucune chance à son assaillant. Le soufflet sort de nulle part, et résonne dans toute la pièce. L’affidé d’Anthime fait un tour sur lui-même avant de s’effondrer par terre, se tenant le nez à deux mains, du sang coulant à verse entre ses doigts.
— J’aime me battre ! conclut l’agent secret, alors que Dimitry et Angus, de concert, se jettent dessus, plus pour l’immobiliser que pour éviter que quelqu’un d’autre ne vienne s’en prendre à lui. Moins d’une minute plus tard, les trois hommes sont hors des murs, et Angus ordonne à Dimitry de ramener son invité dans ses appartements au plus vite.

Le lendemain, dès l’aube, Dimitry arrive au Palais des Cîmes, dans le but d’élaborer un nouveau plan pour se lancer à l’assaut la Tour, en espérant que le contretemps de la veille ne lui porte pas trop préjudice. C’est alors qu’il découvre Noël, chargeant sa valise dans sa voiture, apparemment sur le départ.
— Mais… Mais… Que fais-tu là ?
— Ah, Dimitry, justement je te cherchais.
— Tu t’en vas ?
— Tu sais ce qu’est la vie d’espion, un jour à Gstaad, l’autre à Verlan, puis ensuite Paris, Le Caire, Rio, New York, Singapour…
— Alors tu me laisses tomber ?
— Ne sois pas désappointé. Mon patron m’a appelé ce matin, il veut absolument me mettre au parfum avant ce soir, il a une mission urgente à me confier. Je crois que c’est en lien avec la CIA…
Dimitry ne trouve pas quoi répondre, tout semble lutter pour le voir échouer dans cette histoire. Profitant de ce laps de temps d’errance de son futur ex-partenaire, Noël se glisse jusque derrière le volant de sa voiture, et baisse la vitre.
— Ne t’inquiète donc pas, tu vas y arriver à boucler cette enquête. Même sans le meilleur des agents secrets du pays.
— Le meilleur ? Tu es sûr ?
— Enfin, ce n’est pas à moi de le dire, hein…
— C’est ça Noël, souka sine ! Dimitry est plutôt fâché contre son collègue qui fuit sans avoir mené à bien sa mission.
— D’accord, faisons comme ça… Allez, adieu l’ami…
La voiture démarre en trombe, et disparait rapidement au bout de la rue, laissant Dimitry seul avec son enquête et la foultitude de questions qui va avec.
Comment va-t-il faire pour investiguer au cœur de la tour désormais ?
Est-ce que la tartiflette est vraiment bonne ?
Et puis surtout, pourquoi la CIA n’a-t-elle jamais fait appel à lui ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s