Chapitre 11 : celui qui aime vivre et laisser mourir

Dimitry est anxieux. Toujours à la recherche de Marc-Aurèle, il se rend dans la Tour, afin de deviser avec Apolline, qui en tant que maitre des communications, a peut-être l’info qui lui manque. Mais ce qui l’inquiète le plus, c’est le juge Robert, sa neutralité lui semble suspecte, et malgré le fait qu’il les a déjà bien aidés plusieurs fois, la trahison n’a jamais été aussi proche…

Sans croiser personne dans le grand hall, le russe fonce jusqu’aux escaliers du fond, qu’il dévale quatre à quatre. Connaissant parfaitement la disposition des lieux, il ne tarde pas à arriver devant le standard téléphonique de la naine, qu’il découvre en train de lire.
— Apolline, j’ai absolument besoin de toi.
Elle sursaute, et en fait choir son ouvrage qui se referme, mû par l’attraction terrestre.
— Mais tu es malade de débarquer sans prévenir ! C’est malin, j’en ai perdu ma page…
La gnome souffle bruyamment en ramassant son livre, puis se redresse en direction de l’espion, qui n’a pas moufté.
— Et en dehors du fait que tu vas nous griller en venant me voir à l’improviste, que puis-je faire pour toi ?
— C’est Marc-Aurèle ! J’aimerais que tu écoutes ses conversations !
Apolline marquant son exaspération en levant les yeux en direction du plafond.
— Mais tu sais très bien que je ne m’occupe que des communications de la tour ! Et pourquoi s’intéresser à ce pédant maintenant ? C’est juste un paillassou bon à filer des ronds pour acheter des pots de fleurs.
— Je ne sais pas, je…
— Tu ?
— Je le sens, il y a comme un truc louche chez lui.
— On a des trucs louches dans tous les sens dans ce foutu patelin… Il me faut du concret pour pouvoir relancer le juge…
— Oui, je sais, mais je…
— Bouge-toi, et viens te planquer par ici !
Apolline indique un recoin sombre de son bureau au Soviétique, qui s’exécute sans dire un mot. Juste à temps, une poignée de secondes plus tard, Germain et Monica, quasiment main dans la main, passent devant le standard de la naine sans même regarder à l’intérieur.
— Ça fait deux fois en deux jours, s’offusque Monica.
— Quoi ? Tu n’aimes plus ça, s’inquiète Germain.
— Mais non, mais si, glousse la secrétaire, mais c’est que Jacquouille va finir par comprendre qu’on se fout de lui avec cette histoire d’archives. Surtout que je n’ai aucun chiffre à lui fournir.
— Qu’importe, tu les inventeras, ce n’est pas comme si tu n’avais pas l’habitude… Et puis de toute façon, il n’est pas là, il traine encore chez le juge, il a du lait sur le feu… Une sombre histoire avec un groupuscule… Enfin, c’est ce que racontent les bruits de couloir, tu sais comme moi qu’ici, personne ne dit rien, mais tout se sait…
Alors que les deux tourtereaux s’enfoncent dans les catacombes sous la Tour, Dimitry s’expulse de sa cachette, et sans piper mot, sort du bureau d’Apolline avec un air satisfait.

Après être passé chez lui pour récupérer le matériel idoine, Dimitry est à nouveau dans la rue où se trouve la maison du juge Robert, décidément un personnage incontournable dans cette affaire. Il se coule une première fois devant la bicoque, pour s’assurer que les protagonistes qui l’intéressent sont bien présents. Une fois sûr de son coup, il déniche un espace dans la haie propice à une infiltration, puis se glisse dans le jardin. Il longe la barrière végétale jusqu’à se retrouver sous la fenêtre du bureau.
D’une main experte, il place un mini-micro sur le rebord, puis il déroule un câble jusqu’à la position qu’il a préalablement choisie, qui lui permet d’être à l’abri des regards, tant de la rue que du bâtiment. Il glisse une oreillette, et joue sur une molette afin de capter le conciliabule.
— Je ne suis pas certain qu’un refus catégorique de votre part soit vraiment bienvenu. Vous savez, ce genre de regroupement peut vraiment faire bouger les choses.
— C’est justement là le problème. Faire bouger les choses. Pour en avoir discuté avec… Euh… Avec Anthime, la survie même du village de Verlan dépend du fait que rien ne doit changer. Ce sont nos préceptes ancestraux qui font que ce village, le plus isolé du pays, arrive à tenir un certain standing et une certaine qualité de vie.
Robert ne répond que par un raclement de gorge. Impossible de deviner s’il acquiesce ou s’il doute des affirmations du vice-chef du hameau.
— Et pourtant, ma présence ici démontre bien que votre patelin sait s’adapter et évoluer dans le bon sens non ?
Jacquouille ne réplique pas, mais Dimitry perçoit dans l’oreillette sa longue expiration, dénotant son exaspération, mêlée d’une certaine panique.
— Oui, mais non, mais là… Là… Là, c’est trop, je ne peux pas.
Bruits de papiers froissés, d’un tiroir qui claque et d’une vieille chaise qui grince. Dimitry cherche encore à quoi peut bien correspondre la « qualité de vie » mentionnée par le chef en second du village
— Vous allez donc mettre cette histoire dans un tiroir, le fermer à clé, et jeter cette dernière aux oubliettes ?
— C’est ça ! Et puis niveau cul-de-basse-fosse, on a largement ce qu’il faut dans les sous-sols de la tour. La voix de Jacquouille reprend un peu d’assurance.
— Mais vous ne pensez pas que cela posera problème à plus ou moins long terme auprès des gens du village ?
— Uniquement pour ceux qui savent… Les autres, l’ignorance ne les tuera pas.
— Certes, certes… Mais ceux qui savent vont parler. Ils me semblent suffisamment virulents pour ne pas s’arrêter après un refus poli de votre part.
— Pas si en échange on leur donne quelque chose pour se taire…
Cette dernière phrase de Jacquouille tombe, abrupte, sèche comme une lame de guillotine sur la nuque d’un condamné à mort.

Dimitry en est désormais persuadé : ils sont au courant. Mais qui leur a dit ? S’en doutent-ils depuis le début ? En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’ils veulent les faire avaler leur langue.
Que faire ? Que mander ? L’Apollon soviétique ne sait pas trop où donner de la tête. Généralement, la pression l’empêche de réfléchir correctement, et le force à se lancer dans des actions inconsidérées qu’il a du mal à réparer par la suite. Il n’a que trop retenu la leçon depuis toutes ces années où il est exilé ici. Son commandant en chef à l’époque avait été très clair :
— Toi pas savoir contrôler. Alors toi, soit Goulag, soit Verlan.
— Je prends Verlan !
— Da… Ca être pire que goulag, très courageux toi !
Le rire tonitruant qui avait suivi résonne encore dans les oreilles du Soviétique. Cela lui a joué tellement de mauvais tours par le passé. Il s’est déjà que trop précipité chez Appoline tout à l’heure, mettant sa couverture et son enquête en péril. Il ne fera pas deux fois la même erreur.
Le cœur battant en chamade, ses jambes ayant une furieuse envie d’aller voir ailleurs pour éjaculer tout son stress en hurlant, Dimitry reste néanmoins où il se trouve espérant obtenir plus d’informations.
— Vous comprenez, ces agitateurs ne me disent rien qui vaille. On sait comment ça se passe : ils se réunissent dès que la couleur du ciel ne leur plaît pas, puis ils font un grand défilé, bloquent les routes… Ils renversent même des gouvernements. Nous n’avons pas dessein de prendre ce genre de risque à Verlan, vous comprenez ?
— Oui, tout à fait. Mais je pense que juridiquement, vous n’avez pas l’autorité suffisante pour empêcher la création de ce syndicat.
— Oui, mais au départ, nous avons quatre parents pas contents, et ensuite ça deviendra quoi ? Ils peuvent aller jusqu’à dix. Et là, je ne répondrais plus de rien.
— Soutenez leur initiative, adoubez leur guilde, et vous les aurez dans la poche. Bloquez-les, et ils prendront la tour encore plus facilement que la bastille…
Dimitry n’en croit pas ses oreilles. Un syndicat ? Tout ça pour ça ?
Le Soviétique récupère son attirail, se glisse jusqu’à la haie, qu’il enjambe sans effort afin de quitter cet endroit. Tout ça pour ça ?
Toutes ces chiades pour faire chou blanc ? Le russe est dépité…

Pour la quatrième fois de la soirée, Dimitry se lève pour jeter un préservatif usagé dans la poubelle située à l’autre bout de la pièce. Quand il rejoint le lit, Valerianne, la jeune soubrette de Marc-Aurèle, semble s’être enfin endormie, vaincue par la fatigue, les hormones et les coups de rapière du Soviétique.
Aussi nu qu’elle, il s’assoit doucement sur le côté du matelas. L’heure pour lui n’est plus à la bagatelle, mais à la réflexion. Tout en se massant les temps, il tente de faire le point sur les informations qu’il a glané dans la journée. Rien de vraiment consistant pour son enquête, mis à part le fait qu’un groupe de parents d’élèves souhaite monter un syndicat afin de protester contre les conditions d’accès au village, et notamment l’absence de ligne de bus régulière. Ce qui est positif, c’est que cela va détourner l’attention des affidés d’Anthime, et lui donner un peu de champs libres pour pousser un peu plus loin ses investigations.
Une petite main froide vient se glisser le long de son épaule jusqu’à ses pectoraux, tandis qu’il sent une paire de seins se plaquer contre son dos.
— Tu sais, bel homme, que l’on ne m’avait pas fait toutes ces choses-là depuis le primaire ?
— Ah ? Tu es suffisamment mignonne pour attirer la convoitise et l’envie.
— Et pourtant, ma dernière fois c’était à l’époque où je travaillais en tant que femme de ménage dans la Tour. C’était, il y a… Oula, si longtemps…
À l’énonciation du bâtiment central du village, l’attention de Dimitry se mit en alerte son sixième sens d’espion aux aguets.
— Tu baisais dans la Tour ? Les catacombes sont un vrai lupanar on dirait.
— Justement, comme elles étaient souvent utilisées, on allait faire ça ailleurs. On avait trouvé un passage dérobé qui menait discrètement dans le jardin. J’ai pris mon pied les nichons dans les buissons.
Dimitry ne répond pas, son cerveau tourne à plein régime pour analyser les répercussions de cette dernière information d’importance. Se redressant légèrement, elle se positionne pour pouvoir entourer le cou du Soviétique de ses bras, et lui susurrer :
— Bon, mon bel homme, on se revoit quand ?
— Je ne sais pas. Peut-être jamais ?
— Quoi, non, mais, euh… La voix de la soubrette se met à trembler.
— Chère petite. Je ne suis pas un amant que l’on attache. D’aucuns ont une aventure. Je suis une aventure, et je me devais de te prévenir.
— Mais… Et moi…
L’ascenseur émotionnel est trop fort pour la jeune fille qui peine à masquer sa déception. Lâchant le bel apollon, elle s’assoit juste à côté de lui, triste et frustrée.
— De toute façon, le village n’est pas bien grand, on va être forcé de se revoir.
Constatant que son stratagème de charme fonctionne aussi bien que d’habitude, le russe attire la soubrette contre lui.
— Mais j’y compte bien jeune demoiselle. Par contre, avant, j’aimerai que tu m’expliques un truc…
— Oh oui, tout ce que tu veux ! Son visage est à nouveau illuminé d’un éminent sourire.
— J’apprécierais que tu me parles plus longuement de ce passage secret dans la Tour.
— Toi aussi tu kiffes la sodomie dans les buissons, petit coquin ?
— Oui, on peut voir ça comme ça…
— Comme ça va être chouette !
— Tu n’as pas idée…

Un étrange projet vient de germer dans l’esprit du Soviétique. Les preuves qu’il cherche et dont il a besoin sont toutes enfouis eu cœur de la Tour. Pire, Anthime, que personne n’a avisé depuis février, se trouverait lui aussi là-bas. Grâce à cette charmante petite, il a désormais un moyen pour s’introduire dans ces lieux hautement gardés en catimini, lui ouvrant ainsi des perspectives inespérées.
Mais pour cela, doit-il partir à l’abordage seul, ou doit-il envisager des renforts ?
Quel sera le meilleur moment pour lancer son assaut ?
Et puis surtout, Valerianne est-elle assez souple pour effectuer la position du Lotus renversé ?

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