La vieille église de Verlan se caractérise par une ambiance enténébrée, voire lugubre. L’absence totale d’électricité dans le bâtiment obligé le révérend Coeurenjoie à maintenir constamment allumé un régiment entier de bougies, afin de rendre sa chapelle la plus accueillante possible. Malheureusement persistent un certain nombre de diverticules sombres, propices à la dissimulation.

C’est dans un de ces coins obscurs qu’est tapi Dimitry depuis plus d’une heure. Placé à côté du confessionnal, il a tout loisir de voir les différents paroissiens qui se présentent pour laver leurs péchés, mais aussi d’entendre leurs aveux par le truchement d’un dispositif miniature d’amplification sonore, malicieusement planqué dans la boucle de sa ceinture. L’ex-espion russe s’est dit qu’avec un coup de chance, un des protagonistes de la sombre histoire sur laquelle il officie passerait pour témoigner de l’histoire qui l’interesse. Il espérait même tenir le bambou quand Germain s’est avancé à la barre, mais ce dernier s’est juste radiné pour expier la lourde faute que de ne pas avoir été à son cours de fitness-bâton depuis trois semaines. Et aussi pour demander à Dieu de ne pas trop le punir par des bourrelets disgracieux autour de son nombril.
Présentement, la femme du facteur s’assoit dans le parloir.
— Mon père, je viens à confesse parce que j’ai péché.
— Oui mon enfant, que peut faire le Seigneur pour toi ?
— Aujourd’hui, j’ai été vulgaire et désobligeante.
— Raconte donc tout à ton Berger.
— Ce matin, à l’office, j’ai reçu un homme. Vous savez, ce grand pédant dégingandé, qui a un nom de détergent pour le sol.
— Oui, oui, je vois. Le révérend peine à cacher son ignorance.
— Il est venu, et a demandé un ouvrage de la bibliothèque.
— Connaissant le bonhomme, il a surement souhaité lire un titre à haute portée œcuménique.
— Il m’a réclamé « cinquante nuances de Grey », une œuvre avec beaucoup de culs, et par contre très peu de ménique. Et je n’ai pu le lui fournir, ce qui l’a mis dans une rage folle.
— Évidemment, ce fruit du péché ne pourrait se trouver dans une bibliothèque si bien constituée que la tienne mon agneau.
— Pour sûr que si que j’l’ai. Malheureusement je l’ai prêté à la naine pas plus tard qu’à l’aube.
Le révérend est pris d’une violente quinte de toux, et peine à retrouver ses esprits.
— Il s’est donc énervé, arrive à prononcer le prêtre d’une voix étouffée.
— Oui, après que j’ai refusé de lui dire qui avait emprunté l’ouvrage, il a crié qu’il connaissait du monde en haut lieu, qu’il savait tout dans le village et que cela ne s’arrêterait pas là.
— Et alors ?
— Et alors je lui ai répondu d’aller se faire voir jusqu’en Haute-Savoie. Et que s’il continuait de la sorte, je résiliais son abonnement, et je portais plainte pour harcèlement de femme enceinte.
— Et alors ? Et alors ?
— Zorro est arrivé.
— Sans se presser ?
— Dans sa fourgonnette jaune et son tablier bleu. Mon mari s’est inquiété du pourquoi ça gueulait. Me sentant à l’abri à côté de mon Roméo, c’est là où j’ai dérapé et j’ai traité le pauvre gars de tous les noms.
— Et tu lui as dit quoi mon enfant ?
— Vous êtes sûr de vouloir le savoir.
— Faute avouée à moitié pardonnée, mon agneau.
— Et pour la seconde moitié ?
— C’est avec le Très-Haut que cela se passe.
— Bon, OK… Brandine pousse un long soupir. J’ai commencé par un staphylocoque putride, puis je crois que j’ai donné dans le coureur de puterelles, gourgandin mal embouché, orchidoclaste, nodocephale, coprolithe, alburostre, fot-en-cul, pisse-froid, fesse-mathieu, cagabraghe, cagarelle, crétins des alpes… Attendez, regardez…
Dimitry entend la factrice fouiller dans son sac.
— Tenez, la voilà.
— Qu’est-ce donc mon enfant ?
— La liste d’injures que je révise tous les soirs. C’est Wilma-Jane qui vient m’en apprendre une tous les lundis. C’est qu’elle en sait des choses cette femme-là…
— Hum, je vois…
Le pasteur coupe court à l’énumération de Brandine, pour entamer son discours habituel de pénitence et de repentance. Dimitry ne l’écoute que d’une oreille distraite, vu que c’est le même qui est pondu à tous les paroissiens. Une fois le pater noster récité de concert, le révérend Coeurenjoie prend congé, mais la factrice enceinte ne semble pas vouloir en rester là.
— Mon père, une dernière chose.
— Oui mon agnelle égarée ?
— Pouvez-vous arrêter de me donner des surnoms bizarres ?
— C’est à dire ?
— Ma brebis, mon enfant… J’en ai douze des chiards, et de me faire appeler de la sorte, ça me met mal à l’aise…
Mais Dimitry n’entendra pas la fin de la conversation. Il enroule son dispositif dans sa ceinture et fonce vers la sortie, une idée derrière la tête.

Un peu plus tard dans la journée, Dimitry, le visage cagoulé et armé d’un petit crochet caché dans le bracelet de sa montre, s’ouvre la porte de service de la bâtisse où loge Marc-Auréle. La discussion entre Brandine et le pasteur lui a mis la puce à l’oreille. Si le pédant se vante de tout connaître sur la vie à Verlan, il en devient un personnage intéressant sur lequel enquêter. C’est pourquoi l’espion russe s’introduit subrepticement dans sa villa, car ne voyant pas le grand carrosse dans la cour, il sait que son propriétaire est aux abonnés absents pour le moment.
La poterne donne sur une sorte de débarras. Il se glisse en silence jusqu’à un couloir, puis explore les lieux déserts pour tomber sur ce qui ressemble fort bien au bureau de sa victime. Comme il n’y a personne, il en profite pour s’enfermer à l’intérieur, bloquant la porte avec une lourde chaise Louis XV, afin d’entreprendre une minutieuse fouille de la place. Chaque papier est alors inspecté avec grand soin, en commençant par la poubelle, c’est généralement là que les espions dénichent leurs plus précieux trésors.
Malheureusement, il ne trouve rien de bien probant dans le fatras qu’est le bureau du notable. Des feuilles de partout, sans aucun classement ni la moindre logique. Ne dégotant pas la plus petite info, et voyant le spectre du chou blanc fondre sur lui avec célérité, Dimitry perd son calme, et s’énerve. Il peste et s’empresse de tout fouiller, sans prendre soin de tout remettre à sa place, creusant un peu plus le bordel dans la pièce. Il est tellement perturbé qu’il n’entend pas le bruit de la porte claquant contre la chaise, ni ne remarque celle-ci s’ouvrir sur le joli minois d’une des servantes de la maison.
— Mestre ? Vous êtes rentré ?
Ne perdant pas ses réflexes d’espion, le russe fait volte-face, une dextre déjà posée sur l’holster sous son aisselle gauche.
— Oh non, mais qui ?
Il ne laisse pas le temps à la ribaude de s’affoler. D’un bond, il traverse le bureau, empoigne la soubrette qu’il attire à l’intérieur de la pièce. Il claque la porte d’un coup de talon et étouffe son cri en lui plaquant la main sur la bouche.
— Chut jolie demoiselle, je ne vous veux aucun mal. Je cherchais votre patron, mais il n’est visiblement pas là. Pour donner le change et calmer la jeune fille, qui est fort charmante au demeurant, il retire sa cagoule, laissant paraître son visage affable qui plait tant aux dames.
La môme, un temps crispée, se détend dès lors que Dimitry plonge son regard bleu azur dans le sien. Puis l’inquiétude se transforme en une sorte d’excitation. Cet homme est beau, elle sent les muscles de ses bras rouler sous sa chemise. Faisant mine de le repousser, elle plaque une main sur les abdominaux de l’espion, dont elle en devine les dessins nets et précis.
— Mais qui êtes-vous ?
— Qu’importe, je dois partir désormais.
— Oh… Mais vous reviendrez pour voir le mestre n’est-ce pas ? La soubrette se mord la lèvre inférieure, comme si elle se sentait coupable du bouillonnement de ses hormones.
— Je peux aussi repasser uniquement pour vous si vous le souhaitez… Mais il va falloir me donner quelque chose en échange, jolie demoiselle. En homme expert et en espion chevronné, Dimitry a compris quel levier appuyer pour arriver à ses fins.
— Ce que vous voulez, monsieur ! La fille a du mal à cacher son excitation.
— J’aimerai savoir où se trouve votre mestre actuellement. Et j’aimerai aussi que vous me garantissiez de ne dire à personne que je suis venu.
— Mais pourq…
— Promis ?
— Juré !
— Alors, il est où ?
— Il avait un rendez-vous avec le juge Robert à son cabinet. Généralement, ça prend toujours la matinée…
Sans un mot de plus, Dimitri tend un papier sur lequel il a griffonné une heure et un lieu, le donne à la soubrette accompagne d’un clin d’œil, et s’éclipse sous les gloussements de la demoiselle, visiblement ravie.

Dimitry arrive une dizaine de minutes plus tard à l’office du Juge Robert. Son attention d’espion est attirée par le fait que le carrosse du notable ne se trouve pas dans la rue. Et s’il n’est plus là, Dimitry est persuadé qu’il en est de même de son propriétaire, vu qu’il ne se déplace jamais sans.
Effectivement, après un rapide coup d’œil par la fenêtre du bureau du magistrat du siège, il constate que ce dernier est tout seul, le nez plongé dans ses notes.
Le rythme cardiaque du Soviétique monte d’un cran.
Pourquoi Marc-Aurele est-il venu voir le juge ?
Est-ce une demande de sa part ou une convocation du magistrat ?
Cela est-il en lien avec son enquête ?

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