Avril est déjà bientôt terminé, et le village de Verlan vit désormais sous une chape d’incertitude. La population n’a pas vu Anthime depuis deux bons mois, mais étant donné que l’état-major de la grande tour n’a toujours pas pris position quant à une éventuelle disparition, personne ne parle ni de son absence ni de son remplacement au sein de la hiérarchie du patelin. Enfin, pas officiellement…

La chope de stout claque sur la vieille table en bois. Joey coule une nouvelle fois son strabisme sur le beau mâle de la petite assemblée. Comme il ne répond pas à ses œillades pourtant insistantes, elle s’éclipse derrière son comptoir, où l’y attend une montagne de verres à essuyer. Activité qui lui permet de faire semblant de travailler, tout en matant son éphèbe soviétique.
Son pub, célèbre dans tout le village de Verlan pour ses boissons du terroir et sa nourriture bio, est depuis plusieurs jours le quartier général de Dimitry. Le bel apollon russe fomente, depuis une table au fond de cette sombre taverne, un vaste complot sous forme de grand remue-ménage à travers le village. Son but est d’essayer de percer à jour la rumeur qui tourne depuis deux mois : où est Anthime ?
Pour cela, il discute sous le couvert du secret avec un certain nombre de gens de par le hameau. Et planqué dans les différents estaminets du patelin, il observe, beaucoup, souvent. Après une bonne semaine de filoche, il est arrivé à séparer le bled en trois groupes.
D’un côté, il y a l’équipe des jaunes, le « gang » d’Anthime, ceux qui aiment boire un petit café, qui se délectent chaque vendredi soir d’un apéro, et qui savent pourquoi le chef du village n’est pas là, ou tout du moins, qui peuvent confirmer son absence. Ils sont la cible de l’espion soviétique, mais pour l’instant, ses inquisitions n’ont rien donné : ces gens-là sont soit trop intelligents, soit trop bêtes, et ne laissent rien paraitre.
Dans le coin opposé se trouve la team des rouges, ceux qui veulent connaitre la vérité, qui se retrouvent souvent pour en discuter, qui cherchent des réponses, et un moyen de se protéger de cet avenir qui leur semble bien trouble. Un vieil adage du hameau, qui trône en haut du mur de la salle des fêtes de la Tour, explique l’immobilisme qui sclérose la population : « on sait ce que l’on a, mais on ne sait pas ce que l’on va avoir ». Et par extension, ils craignent que le changement ne fasse qu’empirer les choses. Ils sont les complices potentiels de Dimitry, car ils veulent la même chose que lui : la vérité.
Le dernier groupe, celui des « gris », rassemble les gens neutres du village, ceux qui ne savent pas trop où ils se dirigent, qui font toujours comme d’habitude, et qui mangent à droite et à gauche sans s’en offusquer outre mesure. Ceux-là ont vite été rayés de la liste de Dimitry, qui pense que les indécis sont les personnes les plus dangereuses dans son enquête, puisque capables de le trahir à tout moment.
Fort de ces observations, il s’est doucement rapproché du clan des rouges, afin de recueillir leurs sentiments, et de voir ce qu’il pouvait en tirer. Il s’est rapidement mis en affaire avec les plus téméraires d’entre eux. Il profite aussi du fait que Joey, la patronne du pub O’Macadam, soit éprise de son visage parfait et de son corps de carte postale, pour squatter en toute discrétion son bouge sans que cela n’éveille le moindre soupçon.

Aujourd’hui, il déjeune avec Apolline, Angus et Robert. Le noble juge du village fait partie du clan des « gris », mais contrairement aux autres, il a fait de sa neutralité un vrai cheval de bataille, et Dimitry est donc à peu près certain qu’il n’ira rien répéter du côté des affidés d’Anthime. Cependant, il n’est là qu’à titre consultatif, ses connaissances en droit pouvant ouvrir certaines pistes, et aiguiller cette petite galerie de comploteurs. L’ordre du jour est de faire le point avec ce que tout le monde a pu rassembler comme information et observations, et de prendre conseil auprès de Robert quant à la marche à suivre.
— Je pense qu’Anthime est mort… J’ai même un coupable, lance de but en blanc Apolline.
— Un coupable ? Mais tu ne m’en as jamais parlé ! s’exclame Angus, perplexe.
— En fait, tout s’ébranle à partir d’une réflexion simple : qui a tout intérêt à voir Anthime disparaitre ? renchéris la naine, décidément très remontée.
Personne ne répond à sa question, seul Robert se gratte le menton. La discussion prend dès le départ une tournure des plus captivante.
— Ben, celui sur qui va échoir le trône des frères, cela me semble évident !
— Tu veux dire que c’est Jacquouille le coupable ? Angus est de plus en plus surpris.
— Mes observations ne vont pas dans ce sens, murmure Dimitry.
— Effectivement, on sait tous qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Ou alors juste à une toute petite. Par contre, qui est le vicelard de service qui ne rode jamais bien loin de lui ?
— Germain ?
— J’ai dit vicelard, pas trouillard !
— Antoine ? Non, oublie, on ne sait pas trop ce qu’il est lui en fait…
— Mes observations diraient que c’est Pâo-Pâo…
— Et c’est encore un agent du KGB qui gagne une tringle à rideaux !
— C’est quoi une tringle à rideaux ? s’inquiète Angus.
— C’est quoi KGB, demande Dimitry.
Robert conclut cette tirade par un grognement amusé.
— Tu penses donc que c’est lui ? Pourtant il idolâtre Anthime au plus haut point ? Angus est toujours aussi bien coiffé, mais toujours aussi perplexe.
— Oui, mais c’est le seul qui a clairement changé de comportement depuis le jour supposé de la disparition d’Anthime. Il invite les gens chez lui, on le voit trainer avec Jacquouille bien plus souvent qu’accoutumé, il ne rate aucun conseil de doléance, je crois même qu’il triche au moment du tirage au sort… Et puis pendant la chasse aux œufs, il n’a pas lâché le moustachu d’une semelle, alors qu’avant il était plutôt du genre à être au premier rang de la foule, à bader et applaudir son chef à s’en exploser les phalanges. C’est un signe non ?

— Euh… Dimitry semble perplexe, et fouille dans ses notes.
— Messieurs dames… Robert s’éclaircit la gorge d’un raclement. Je commence à comprendre où vous souhaitez en venir. Votre histoire est limpide, et comme je connais un petit peu les protagonistes et l’environnement, je pense également qu’un tel changement de comportement en surface doit cacher quelque chose. Malheureusement pour vous, actuellement, il n’y a rien qui légalement tienne véritablement la route. Vous avez des faits, oui, des hypothèses, qui me semblent aussi valables que d’autres. Mais rien qui ne soit juridiquement condamnable si jamais vous souhaitez me voir intervenir dans cette affaire.

Apolline a le regard des mauvais jours. Elle espérait que l’aide du juge fasse pencher la balance, et force est de constater qu’il va rester droit dans ses bottes jusqu’au bout. Neutre, et indéfectible, se retranchant derrière son code de loi au besoin, il ne prendra pas parti, sauf si les textes s’inclinent en faveur d’un camp ou de l’autre.
— On ne peut pas faire un petit coup de pression ? Je ne sais pas, appeler les journalistes et leur dire que les hauts responsables ont enlevé le chef du village.
— Prêcher le faux pour connaitre le vrai… Hum, pas bête, marmonne Dimitry.
— Mais le seul hebdomadaire est rédigé par Monica ! Comment veux-tu leur coller une quelconque pression par voie de presse ? Et tu sais très bien que le facteur nous livre les feuilles de chou avec un délai d’un mois, ou plus.
— Et puis de toute façon, la pression c’est dans les verres ! Joey s’est approché de la petite assemblée pour leur apporter une assiette de biscuits apéritifs, des biscottes tartinées de tapenade. Enfin, ça y ressemble en tout cas.
Dimitry se recule sur sa chaise, comme pour marquer sa distance avec ce nouvel interlocuteur inopiné et envahissant. Si les autres personnes à table prennent cela pour un éloignement face aux insistances assez lourdingues de Joséphine à son égard, le russe réagit aussi de la sorte parce que la responsable du pub fait partie du camp des neutres, et donc des individus potentiellement les moins fiables du village.
Voyant le froid qu’elle vient de jeter, Joey s’en retire à nouveau, non sans envoyer une nouvelle œillade à l’espion russe accompagné de son plus beau sourire.
— Tu pourras venir me voir après Dimitry ? Je dois te parler des prochains paris et des côtes… Tu le sais, c’est très important ça, les côtes.
Dimitry ne réagit pas, implorant du regard ses voisins pour qu’ils répondent quelque chose qui le sorte de l’embarras. Mais personne ne moufte, amusé de la situation, mais aussi un peu jaloux : le sex appeal de l’apollon soviétique est tel que même certains hommes aimeraient lui faire un câlin.

Par chance, Brandine fait irruption dans le rade en hurlant.
— Mon Dieu, vite, mon Dieu, il me faut du jus de canneberge, j’ai des contractions, vite !
Joséphine se précipite derrière son bar, ouvre une bouteille d’un liquide violet, qu’elle tend sans aucune autre forme de procès à l’épouse du facteur, pliée en deux sur le comptoir. Elle avale plusieurs grosses goulées, avant de se redresser, et de rendre le récipient.
— Voilà qui va mieux… Ça aurait été dommage d’accoucher alors qu’il me reste encore trois mois de gestation… 
Joey la regarde de travers, conscient de s’être encore une fois laissé prendre par la roublardise de la femme enceinte.

C’est Angus qui recentre le débat, relançant le juge qui semblait bien parti, quoiqu’un peu réticent.
— Bon alors, que nous conseillez-vous cher maitre, afin de faire progresser notre enquête ?
— Tout d’abord, réunir des preuves. Il me faut du concret, sinon je ne pourrais rien faire pour vous.
— Vous entendez quoi par concret ? 

— Un document du médecin établissant la dysenterie d’Anthime pourrait être intéressant.
— Mais il donnerait raison aux affidés sur sa maladie prononcée. Apolline est perplexe quant à la tournure de la conversation.
— Pour ma part, je suis enclin à ne donner raison qu’à la vérité, conclut le juge.

Après une poignée de secondes de réflexion, Apolline tente de raccrocher les wagons.

— Et des témoignages ? Ou des écoutes téléphoniques ? Ca peut marcher vous croyez ?
— Des témoignages oui, ça serait pas mal. Essayez de faire parler les membres de la tour. Prêchez le faux pour connaitre le vrai comme l’a pertinemment dit votre collègue tout à l’heure. Par contre les écoutes, c’est clairement encadré par la loi, et même si vous obtenez un récit incontestable concernant la vérité, il pourra être débouté devant une cour de justice s’il ne suit pas les bonnes procédures et considère donc ces témoignages comme illégaux.
— Les procédures, voilà qui va plaire à cette foldingo de Mamie Carnet !
La grosse voix jaillit depuis l’âtre, comme si son propriétaire se trouvait dans le conduit de cheminée. Quelques clients peu habitués tressaillent et cherchent l’origine de ce grondement, mais personne autour de la table ne s’en offusque : l’esprit matois qui hante désormais le village est bien trop malin pour se faire attraper.
Le silence retombe, lourd comme un cake au yaourt de Joséphine, celui qu’elle cuisine avec du lait caillé et des œufs durs. Angus surprend la naine esquisser un début de sourire. Elle a à l’évidence une idée en tête, mais si elle n’en parle pas, c’est que ça doit être du genre borderline. Dimitry semble sûr de son fait lui aussi. Il griffonne depuis deux minutes.

C’est alors qu’Antoine rentre dans le pub, hurlant un « bonjour » qui a résonné jusqu’en Laponie. Personne ne lui répond ni les comploteurs ni les habitués du rade, soit par dédain, soit par crainte. Sans s’offusquer outre mesure, il commande un affreux sandwich au comptoir, puis se dirige vers la grande table occupée par Dimitri et ses collègues. Il s’y installe à l’autre bout, déclame un « bon appétit » pour la forme, et attaque son casse-dalle par la face nord.
Personne ne moufte pendant une poignée de secondes, avant qu’Apolline ne pense à voix haute.
— Mais qu’est-ce qu’il vient nous foutre là celui-là ?
Là encore, personne ne répond. Seul Robert rentre une série de documents dans sa valisette, comme s’il s’apprêtait à partir.
Antoine est-il sur les talons du petit groupe et cherche à leur court-circuiter leur enquête ?
Ou sent-il le vent tourner et tente de se raccrocher au moins mauvais wagon ?
Et puis surtout, comment fait-il pour manger ces sandwichs à base de pain rassis, de semelle de chaussure et de tétragone ?

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