Épisode 8 : celle qui ne dort pas…

Au pied du lit, la couverture git à même le sol. À ses côtés, un vieux coussin en plumes d’oie subit un sort identique. À un pas de la couche, la fenêtre est entrouverte, laissant filtrer un filet d’air frais. Apolline se redresse, le cœur battant en chamade. Ses yeux mi-clos cherchent son réveil. Elle tâtonne sur le tabouret qui lui sert de table de nuit, et se saisit de l’appareil à tic-tac. À la lumière de la pleine lune au-dehors, elle découvre l’heure. Il est trois heures douze du matin, et elle n’a toujours pas réussi à s’endormir…

La petite aiguille pointe sur le sept quand elle se décide enfin à se lever. Nauséeuse, à cause du manque de sommeil, les préparatifs de son départ sont mus par les mécanismes de l’habitude. Une douche rapide, un petit déjeuner minimaliste, elle fourgue le nécessaire de sa journée dans son sac à dos, enfile une vieille veste en jean puis sort de chez elle. L’air du matin ne suffit pas à la réveiller, et une casquette plombée impeccablement vissée sur le crâne, elle se rend à son travail.
Cet état dure depuis maintenant une semaine. Depuis le jour où elle est allée au conseil de doléances porter la vindicte jusque sous la moustache de Jacquouille et de sa garde rapprochée, une bouffée de stress l’a envahi. Son subconscient tournant dès lors à plein régime, trouver le sommeil devient un long combat qu’elle perd un peu plus toutes les nuits.
Les questions affluent dans son cerveau à toute vitesse. Et si l’activité diurne lui permet de les enfouir profondément dans un coin de son esprit, le soir, une fois que tout le corps fait relâche, ça fuse dans tous les sens, et tout son système nerveux part en rémoulade, l’empêchant de s’endormir.
A-t-elle bien fait de s’insurger de la sorte ?
Ne valait-il pas mieux qu’elle laisse pisser le cours des choses, et reste sagement dans sa petite vie tranquille ?
Si Anthime a rendu son tablier, qui va le remplacer ?
Et qui remplacera le remplaçant du remplaçant ?
Doit-on attendre que la situation pourrisse, ou doit-elle prendre le taureau par les cornes ?
Tant de questions qui ne déboucheront probablement jamais sur quelconques réponses, et qui l’empêchent de trouver le sommeil.

Apolline passe en vitesse changer son livre à la bibliothèque, puis se dirige dans la tour, où siège son lieu de travail. La tour de Verlan est divisée en plusieurs parties, une par niveau. Le quatrième étage est constitué uniquement des appartements d’Anthime. Son bureau, et celui de ses plus proches collaborateurs sont regroupés juste en dessous.
Le second palier abrite l’intégralité de la section « information et propagande », véritable centre de presse voulu et piloté par Anthime. Une radio et un journal hebdomadaire sont préparés en ces lieux, sous le contrôle exclusif du chef du village, et de ses affidés.
Le premier étage sert en quelque sorte de banque pour l’ensemble du patelin. Équipée de coffres-forts, on y entrepose les documents les plus sensibles, mais aussi les biens les plus précieux.
Enfin, au rez-de-chaussée, se trouve le grand hall qui donne sur les escaliers en colimaçons, et sur deux portes monumentales. La première ouvre sur la salle des fêtes, qui est un espace polyvalent multi-usage. La seconde débouche sur le fond de la tour, sur le jardin et les catacombes.
C’est dans ces lieux en sous-sol que travaille Apolline. Le standard téléphonique pour lequel elle officie, et qui dessert l’ensemble du bâtiment se situe juste au bas des marches, un peu avant les caves, et autres recoins secrets des tréfonds du château, vieux vestiges d’une époque moyenâgeuse fortement tourmentée. Tous les appels entrants et sortants du donjon passent par elle, ce qui lui donne un certain avantage, puisqu’elle connait toutes les conversations qui sont échangées entre le point central du village et le reste du monde. Privilège somme toute relatif, car les échanges sont relativement sporadiques, Anthime ayant fait de l’autarcie et de l’autonomie du patelin un vrai cheval de bataille.
Elle a aussi tout loisir de les écouter. Il lui suffit pour cela de brancher un casque de surveillance dans la prise idoine, et elle entend tout de la discussion qui l’intéresse. Personne n’est au courant de cette subtilité technique bien pratique, parce que personne ne s’est vraiment jamais passionné pour son travail. Au mieux, les pontes du village s’en foutent, au pire, ils ne comprennent pas tout de ce qu’elle fait, ce qui revient au même en fin de compte.
Quand elle n’est pas en train de surveiller Anthime et sa bande, elle lit, ou écoute ce qui se passe au-dessus d’elle. Les murs en grosses pierres de la montagne offrent une résonance assez importante, si bien que depuis son poste, elle peut aisément entendre les rires d’Antoine, tonitruants et sans gêne, ou les gloussements désordonnés de Jacquouille, qui sont de véritables insultes à la discrétion. Elle peut aussi capter les conversations de couloirs, notamment celles qui se trament dans la cage d’escalier.

Évidemment, rares sont les personnes qui viennent lui rendre visite. Seule Monica fait un saut de temps en temps, en bonne secrétaire suceuse de crayon, elle lui apporte du courrier une ou deux fois par semaine, mais les échanges restent brefs. Il est d’ailleurs probable que si Apolline décidait de ne pas se rendre au turbin un jour, les gens du bâtiment ne s’en apercevraient qu’au moment de donner un coup de fil. Ce qui n’est pas non plus très fréquent.
Ce matin-là, Violetta passe pourtant lui rendre visite. La jeune fille aux longs cheveux arpente régulièrement la Tour, les badernes de Verlan la missionnent parfois auprès des pontes du village, ou tout simplement pour récupérer un peu d’argent et le dernier opus du magazine du hameau. Elle ne manque jamais de venir saluer Apolline, pour qui elle a de l’affection, vu qu’elles partagent toutes les deux le fait de n’avoir pas connu leur père. Mais aujourd’hui, c’est spécialement pour la naine qu’elle se rend dans le donjon. Wilma-Jane lui a demandé de prévenir son ami miniature que leur repas hebdomadaire se déroulerait sans Angus, occupé par le juge Robert toute la journée, et que de ce fait, la lavandière a décidé de manger à l’Estanque, son lieu de beuverie préféré.

Une heure plus tard, c’est trépignant sur le trottoir, une clope au bec, que la naine retrouve la buandière, impatiente d’aller en découdre avec du fromage et un bon gros morceau de saucisson. Sans plus de cérémonie, elle pénètre dans l’Estanque. La porte s’est à peine fermée que le patron du rade se jette sur Wilma-Jane :
— Alors ma vieille, tu oses revenir ici après tout ça ? Pourtant, tu savais que je t’attendais au virage !
— Mais qu’est-ce que tu me racontes là ? Un virage ? Mais pour quoi faire ?
— Quoi ? Tu ne sais pas ? Tu fais l’idiote ? Mais, ça ne se passera pas comme ça cette fois-ci. Je t’ai vu manger chez l’infâme Joey ! Tu n’as pas honte ?
— Parce que tu appelles ça manger toi ?
— Mais, que… Tu ne viens pas pour faire amende honorable ? Le patron est décontenancé.
— Des amendes à l’érable ? Tu m’as pris pour un fin gourmet ? Un épicurien ? Sors-moi ton plus vil sauciflard, et un morceau de Trou du cru bien coulant, ça ira très bien !
— Oui, très bien, OK…
Et alors que le responsable du bar-restaurant enfonce les portes battantes menant à sa cuisine, Wilma-Jane lâche un « pusilanime cacochime ! » tout en se dirigeant vers la table qu’elle occupe dans l’estaminet depuis maintenant un quart de siècle. La naine étouffe un ricanement. Ces saynètes proches du vaudeville entre son amie et le patron du rade sont légendaires, et se répètent à chaque fois que la lavandière mange ailleurs que dans ce bouge sentant bon le sud, la Méditerranée, l’olive confite et le fromage d’avant-hier.
Comme à l’accoutumée, Apolline s’assoit en face, et pendant plus d’une heure, les deux commères vont refaire le monde. Rien ne leur échappe, de la dernière émission de télé-réalité sur des candidats pas capables de cuire un œuf à la coque, en passant par le championnat national de Subbutéo, dont Wilma-Jane est une fervente acharnée, et même de la projection du nouveau film de Woody Allen au cinéma du village en fin de semaine prochaine.
Le temps file vite, trop vite, entre personnes de bonne compagnie, si bien que quand les deux complices quittent leur lieu de déjeuner, Wilma-Jane est déjà bien en retard.
— C’est pas que Apo, mais là, tu m’enfonces à bavasser sans cesse. On ne dirait pas comme ça, mais j’ai du boulot moi.
— Oui, ma chère, va donc regarder tes draps qui sèchent…
— Tu peux parler toi, qui passes tes journées à buller.
— Ce n’est pas de ma faute si personne ne sait se servir d’un téléphone dans ce patelin.
Un ricanement plus tard, les deux amies se séparent, promettant de se revoir au plus vite.

Au milieu de l’après-midi, alors qu’aucun appel ne trouble la quiétude d’Apolline, toujours plongée au fond du livre qu’elle a emprunté le matin même, un bruit de pas retentit depuis les escaliers, puis un gloussement caractéristique. La naine sort de son bureau, bien qu’elle sache déjà le genre de scène ubuesque sur laquelle elle va tomber.
Monica passe devant elle sans s’arrêter, puis vient le tour de Germain, qui lui aussi fait semblant de ne pas la voir. Sans se démonter, elle se racle la gorge, puis s’exclame.
— Excusez-moi…
Les deux se retournent, mais seule Monica souffle sa désapprobation. Germain, plus réservé, et à peine moins pleutre, ne fait que baisser les yeux.
— On ne fait que… murmure-t-il
— On va aux archives, pouffe Monica.
— Oui, c’est ça, aux archives.
— J’ai besoin d’un document pour mon histoire statistique des gens du patelin de plus de 70 ans…
— Et moi je suis là pour l’aider à porter les cartons lourds…
Voir les deux en train de se débattre en excuses est simplement jouissif. Apolline sait très bien pourquoi ils sont là, et ce qu’ils font plusieurs fois par mois ensemble. Bien que très souvent, ils sont nettement plus discrets qu’aujourd’hui.
— C’est juste que je n’ai pas l’habitude de croiser du monde par ici, c’est tout.
Presque soulagés, les deux plongent dans les méandres de la tour, au son des nouveaux gloussements de Monica. Apolline regarde les deux tourtereaux disparaitre.
— Euh, les gars… J’ai oublié de vous dire… Les archives, c’est dans l’autre couloir…
Un ricanement plus tard, la naine est de nouveau devant son bouquin, espérant pouvoir le finir d’ici le lendemain matin, comme c’est le cas tous les jours.

Alors qu’elle quitte le bâtiment, elle croise ce qu’elle appelle « la descente des truites », à savoir la cohorte des affidés d’Anthime qui dévalent les escaliers en formation serrée. Jacquouille marche en tête, le reste de sa cour le suit docilement. Il laisse le troupeau, prononçant à plusieurs reprises un « au revoir » plein de politesse et de malice. Sur la demi-douzaine de personnes qui vont lui passer devant, pas un seul ne répondra à son salut. Mais Apolline ne s’offusque pas, l’ignorance, le dédain et le manque de respect sont de vieilles amies. Et puis elle est trop concentrée à essayer de capter les conversations qui agitent le groupuscule,
— Heureusement que c’est le weekend, car je suis au bord du rouleau là.
— Oui, encore une semaine de plus en moins.
— C’est l’hôpital qui se moque de la charrette ! Tu as passé ton après-midi à ronfler Antoine, comment peux tu être fatigué ?
— C’est qu’on ne dort pas bien sur ces bureaux, tu sais…
Le bruit de pas couvre la suite de cette passionnante discussion, qui malheureusement n’apporte rien de plus au moulin de la naine. Plus les choses changent, et plus elles restent les mêmes. Et pourtant, cela va bientôt faire un trimestre qu’Anthime est porté disparu, et personne ne s’en offusque…

Le long du chemin qui la ramène chez elle, Apolline rumine les noires idées qui la turlupinent sur l’avenir du village.
Si Anthime n’est plus là, qui pour le remplacer ? Jacquouille ? Quelqu’un d’autre ? La naine se sent comme un constituant parisien le 13 juillet 1789, qui sait devoir prendre les armes, mais qui ne sait pas trop où attaquer ni comment ?
— Tu connais ton problème. Tu es trop gentille ! Si tu passes ton temps à vouloir faire plaisir à tout le monde, tu finiras par être le macchabée le plus apprécié du village !
La grosse voix ne surprend même plus Apolline, désormais habituée d’entendre cet organe venant de nulle part prodiguer conseils et avertissements.
D’où sort-elle ? Pourquoi agit-elle de la sorte ?
Apolline ne sait pas, Apolline ne sait plus…
Mais surtout, avec toutes ces nouvelles questions, comment compte-t-elle s’endormir ce soir ?

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