Deux jeudis par mois se tient au hameau de Verlan le conseil de doléances. Vieil héritage du moyen-âge, cette réunion fait défiler un par un les villageois qui le souhaitent devant une assemblée représentative des hautes sphères du patelin, afin que chacun, sous le couvert d’une certaine intimité, puisse présenter ses giries, et quémander aide et assistance.

Ce matin, Jacquouille, Pâo-Pâo et Antoine sont commissionnés par le hasard pour participer à ce conseil. À l’époque, Anthime tenait à y prendre part seul, car il pensait que ça le rendait proche du peuple. Mais depuis sa disparition, ses affidés préfèrent se soutenir dans cette longue épreuve. Jacquouille tire donc au sort deux assistants. Et aujourd’hui, pour la première fois, Antoine est désigné par le truchement des petits bouts de papier.
— Mais je vous l’ai déjà dit : la condition villageoise, je me la taille en biseau.
— Mais Antoine, c’est le hasard, tu ne peux pas y échapper.
— Vous savez ce que je pense du sort, du patelin, des chanfreins et de ces singeries. Je te collerai un gendarme tous les trente pécores, et le premier qui vient se plaindre de notre façon de gérer, il prend mon pied dans les noix !
— c’est justement de ce genre d’avis tranché dont nous avons besoin. C’est pour ça que tu dois absolument être présent… La remarque de Pâo-Pâo clôt la discussion.
Le visage blême, et sans dire un mot de plus, Antoine se lève à la suite de ses comparses, et tous les trois empruntent le long couloir qui les sépare des escaliers qui descendent jusqu’à la salle des fêtes, transformée en parloir pour l’occasion.
Une fois installé, et alors que le premier villageois se présente devant le conseil, Antoine se plaint de sa vessie, et prend congé pour se rendre aux latrines pour vidanger.
— C’est fou ça, de ne pas vouloir nous aider, se lamente Jacquouille. Les gens ne vont pas le manger, car sa date limite de consommation est largement dépassée…
— De toute façon, Antoine ne se met jamais en situation dangereuse. Pour ça, il fait preuve d’une intelligence redoutable.
— je ne comprends pas son attitude… souffle Jacquouille.
— Hum… Hum… La chance qu’on a, c’est qu’il ne peut pas nous coller dans les dents un arrêt-maladie pour resquiller.
Le raclement de gorge en provenance du milieu de la pièce les fait sursauter. Tout à leurs réflexions sur la paresse de leur ami, ils ne se sont pas rendu compte que Cyclamen, une jeune mère au foyer, se tenait devant eux, se balançant de droite à gauche pour cacher son stress.
— Madame ?
— Mais, on n’attend pas ? s’inquiète Pâo-Pâo.
— Attendre ? Qui ?
— Mais… euh… L’autre ? Le gros dindon est tout décontenancé
— Ah… Pour quoi faire ? Tu l’as dit toi même, il ne sert à rien. Jacquouille se retourne vers la mère au foyer. Madame, que pouvons-nous faire pour vous ?
— C’est que… je… Elle brandit un courrier, qu’elle remet à Pâo-Pâo. Je vous ai fait parvenir le mois dernier cette demande, et j’aimerai savoir ce qu’il en était.
— Alors, voyons… Le chef en second parcourt en vitesse la missive. Une ligne de bus ? Tous les jours ? Pour la grande ville en bas de la vallée ?
— Oui, c’est ça. Il a obtenu le droit d’entrée au lycée l’an prochain, et sans moyen de transport, impossible de s’y rendre.
— Une ligne de bus ? Pour la grande ville ? Jacquouille semble perplexe.
— Vous n’y pensez pas sérieusement, j’espère ? Car c’est tout bonnement utopique, chère madame. Le joug du jugement de Pâo-Pâo vient de tomber, et résonne tel le tonnerre lors d’un soir d’orage derrière la montagne.
— Impossible ? Mais… mais… Mais comment va-t-il faire pour chiader alors ? La pauvre Cyclamen est sous le choc.
— Comme nous tous, il n’étudiera pas, voilà. Le ton de Pâo-Pâo ne laisse place à aucune forme de sympathie. Nous savons tous la façon tragique avec laquelle se terminent les histoires d’enfants quittant le village pour se rendre à l’université. Par le drame du délaissement.
— De l’abandon ? Jacquouille semble plus étonné que les autres de la diatribe de Pâo-Pâo
— Oui, de l’abandon, de la douleur de familles éplorées par leurs enfants, quand ces derniers, forts d’une belle éducation, décident de ne pas rentrer au village, pour vivre une vie soi-disant meilleure en dehors du giron de la tour d’Anthime. Voilà à quoi rime tout cela. Les études mènent à la connaissance. La connaissance mène à l’émancipation. L’émancipation mène à la fuite, et à la tristesse !
— Et puis vous savez, moi, j’ai appris à lire, et ben je ne souhaite ça à personne !
La dernière phrase d’Antoine, fraichement revenu des latrines, précède quelques ricanements autour de lui, couvrant à peine les hélas de cette pauvre Cyclamen quittant la salle, le cœur lourd.

La seconde personne qui se présente n’est autre que Mamie Carnet. Elle se glisse jusqu’à la table où siègent les trois, y dépose une feuille, puis s’esquive, devancée par le doux bruit du frottement de ses Charentaises sur les grosses dalles de pierre qui tapissent le sol. Jacquouille déplie solennellement la missive.
Merci à l’avenir de bien vouloir respecter le temps de sommeil réglementaire en ne faisant chanter le coq qu’après huit heures du matin… Le chef en second affiche une mou dubitative
— Elle n’est pas bien la gâteuse ? Je crois qu’elle vire de plus en plus barjot… Jacquouille étouffe un ricanement.
— Et malheureusement, ça ne va pas s’arranger.
— M’enfin, mieux vaut être aveugle que de lire ça…
— Moi, j’ai appris à lire, et ben je ne souhaite ça à personne. Antoine conclut son intervention d’un bâillement à s’en décrocher la mâchoire.
— Bon, suivant là… Jacquouille en a déjà marre…

Quelques villageois se présentent, mais uniquement des cas très insipides pour nos trois mousquetaires des doléances. Puis, alors que le milieu de la matinée est bien entamé, Marc-Aurèle se pointe, avec toute la pédanterie qui le caractérise.
— Quel doux mistral vous amène ? La prestance du bourgeois est telle que Jacquouille, pourtant numéro deux dans la hiérarchie du hameau, le vouvoie.
— Je venais juste vous dire que notre petit rendez-vous de midi commencera avec une poignée de minutes de retard. J’ai un rambot très important un peu avant, et il est fort probable que mon cocher ne puisse traverser le village suffisamment rapidement pour arriver à l’heure.
— Très bien, très bien… Pâo-Pâo marque son exaspération. Il ne supporte pas d’emmancher les apéros en retard.
— De toute façon, la condition des cochers je me la taille aussi en biseau ! Antoine est dans une forme étincelante.
Mais Marc-Aurèle ne s’offusque pas de la dernière phrase de son soi-disant ami, puisqu’il se trouvait déjà à mi-chemin de la sortie quand ce dernier l’a prononcé. Le franc-bourgeois croise Joséphine et sa cohorte d’odeurs champètres. À quelques mètres du bureau des trois pontes, la patronne du pub O’Macadam crache un molard jaunâtre, qui vient se coller sur le mur de droite avant de dégouliner lentement vers le sol. Elle continue son chemin, et se plante devant Jacquouille, comme si tout était normal. Le dégout fait tristement remuer la moustache du vice-maitre du village, tandis que Pâo-Pâo et Antoine regardent la mastroquette d’un œil outré.
— Messieurs… Je suis ici parce que je dois vous demander quelque chose. En fait, je voudrais qu’on mette sur la porte de mon restaurant la feuille à cinq feuilles pour montrer comme quoi c’est bion chez moi.
— Hum, OK… Et donc, il vous faut ? Jacquouille tente de garder son sérieux, lâchement abandonné par ses deux collègues.
— Moi je fais ma propre boustifaille, voyez. La stout, c’est moi aussi qu’je la fais. Tout est produit du tiroir, et j’aimerai bien que vous mettez s’il vous plait un logogramme avec la feuille pour le dire que c’est moi qui félationne tout dans mon pub…
— Mais… mais… Pâo-Pâo est outré. Mais vous voulez quoi au juste chère madame ?
— Ben c’est ce que je vous dis. Je veux qu’on me dise que j’ai le droit qu’on lise sur ma porte que c’est bion chez moi, et tout produit du tiroir !
— Moi, j’ai appris à lire, et ben je ne souhaite ça à personne. Antoine s’accroche comme il peut au fil de la discussion.
— Mais, mettez ce que vous voulez sur votre pub cher monsieur. Et surtout, ne venez plus nous emberlificoter, car nous avons des choses sérieuses à faire ici…
— Donc, si je veux mettre que je fais des paris chez moi sur le minitel, c’est bon aussi ?
— OUI ! Le cri de Pâo-Pâo, plein de rage et de haine, résonne dans toute la pièce.
Larguant un nouveau mollard, comme pour marquer sa joie, Joséphine s’éclipse.

Alors que les douze coups de midi sonnent depuis le clocher de l’autre côté de la place du village, Apolline et Wilma-Jane pénètrent dans la salle des doléances.
— Pas la peine de venir, car nous fermons. C’est l’heure de manger.
— Vous avez bien deux minutes pour un agent de la tour non ? C’est Apolline qui mène le bal. Et puis nous n’allons pas être longs.
— Fait donc, fait donc. Le ton employé par Pâo-Pâo est mi-dédaigneux, mi-amusé.
— En fait, il s’agit juste d’une question, d’une seule : où se trouve Anthime ?
Un grand silence parcourt l’assemblée. Un léger filet d’air glacial tourbillonne autour d’Apolline, et vient fouetter le visage des trois pontes.
— Il est… Euh… Souffrant.
— Oui, souffrant, surenchérit Jacquouille. Il a mal au ventre, et fuit… Oui, il fuit des selles diffuses.
— Vous hésitez pour des selles diffuses… Hum… C’est intéressant… Apolline jette un froid.
— NON, nous n’hésitons PAS ! Tu mets en doute notre parole ? Jacquouille semble perdre patience.
— Bizarrement, plus vous parlez, et plus je me dis que j’ai raison.
— Pourquoi ?
— Parce que vous vous énervez. La colère est un sentiment qui sert bien souvent à en cacher un autre. La trouille par exemple.
— Et comment sais-tu ces choses-là ?
— Un truc que j’ai vu une fois dans un bouquin. C’est fort intéressant si vous voulez, je vous le passerai volontiers.
— Moi, j’ai appris à lire, et ben je ne souhaite ça à personne ! Antoine se jette enfin dans la bataille.
— Il n’y a pas de peur ni de petit jeu. Tu n’as rien compris, et puis tu n’as rien de tangible.
Pâo-Pâo lance son regard le plus dédaigneux possible, espérant que la naine se taise. Apolline répond par un soupir qui vient du plus profond de ses entrailles. Elle est lasse.
— Dites les guignols, si vous êtes plus à l’aise avec les notions concrètes, je peux vous proposer mon pied dans les noix…
La grosse voix s’élève ainsi depuis le fond de la pièce, faisant palir de stupeur les trois affidés d’Anthime. Le temps qu’ils se reprennent et ordonnent aux appariteurs de trousser le coupable, celui-ci avait encore disparu.
Qui, pourquoi, comment ? La question vient résonner dans les cerveaux d’Antoine, Pâo-Pâo et Jacquouille.
Apolline est-elle ventriloque ?
Et puis surtout, un coup de pied dans les noix, est-ce que cela fait si mal que ça ?

Advertisements