Épisode 6 : Celui qui est la loi

Le bar de la place de l’église de Verlan souffre de la morne activité du lundi matin. Pâo-Pâo, Germain et Monica déblatèrent, bien à l’abri derrière leur immense café américain aux relents tamisés de marée noire. Brandine est accoudée au comptoir, une main sur un expresso, l’autre soutenant son ventre déjà bien rond. Robert est assis à une table à l’écart, et lit le Charlie Hebdo de la semaine dernière, fraichement arrivé au village.

La porte de l’estaminet s’ouvre doucement, laissant place à un hidalgo drapé d’un courant d’air glacé. Il toise l’ensemble de la clientèle, balayant la salle d’un regard hautain, le menton dressé aux quatre vents au-dessus de son nez pointu. Marc-Aurèle vient d’entrer, et il se dirige d’un pas décidé vers la table occupée par ce pauvre Robert.
— Ah ! Voilà l’homme le plus important de Verlan, décline le patricien à l’attention du juge qui a tout juste levé les yeux à l’arrivée de son emphatique interlocuteur. Daignera tu m’accorder audience en ce noble lundi de l’an de grâce 2015.
— Qu’as-tu de plus à me dire qu’hier ? Je te rappelle que l’on s’est vu lors de la chasse aux œufs, dans le jardin de la tour, de l’autre côté de la place… Robert conclut sa phrase par un vaste soupir…
— Juste te demander quelque chose qui ne souffre pas de tant d’oreilles indiscrètes, lui sourit en retour l’hidalgo de Verlan.
— Tu as cinq minutes. Après, je te le facturerai en honoraires…
Le cœur de Marc-Aurèle rate un battement. Il sait parfaitement que sous le couvert d’un humour très seconds degrés Robert est capable de lui envoyer dès cet après-midi une note, qui vu les tarifs du bonhomme, sera certainement salée.
Robert fait office de juge pour la communauté de Verlan. Il y a de cela une dizaine d’années, afin d’éviter une crise et le recouvrement de la place de l’église par les rutabagas périmés de l’année précédente, Anthime avait cédé à certaines revendications locales, qui s’offusquaient de voir se concentrer entre ses seules mains fripées tous les pouvoirs, exécutifs, législatifs, judiciaires, et même œcuméniques. Il avait alors concédé en la séparation du clergé, de la justice et de lui-même, avec la venue du révérend Coeurenjoie, tout juste débusqué de sa savane natale, et de l’installation d’un homme de loi, en tant que juge, et éventuellement conseillé juridique, pour peu que les habitants puissent s’endetter sur trois générations pour se payer ses services. Robert était arrivé l’été dernier, en remplacement de Julien, juge qui a justifié d’une retraite anticipée pour fuir les turpitudes de ce hameau de cintrés.
— J’aimerai t’inviter au pot donné en mon honneur jeudi midi dans la tour.
— Un pot ? Un apéro qui va durer jusqu’au milieu de la relevée tu veux dire. Pas très malin le jour du conseil de doléances…
— Euh… Oui… En quelque sorte. Il a beau être habitué, le ton froid et glaçant du juge est toujours des plus déconcertants.
— Et c’est en quel honneur cette sauterie ? Quoique, bien souvent, vous n’avez pas vraiment besoin de circonstances atténuantes pour picoler et rire comme des sourds.
— C’est pour me remercier d’un nouveau don que j’ai effectué pour le village.
— Encore un chèque en bois pour acheter un quelconque pot de jardinage, j’imagine…
— Mais c’est important pour la communauté ça, les offrandes… Le regard en biais de Robert pousse l’aristo à réfléchir un peu plus. Enfin, je veux dire, euh, les fleurs…
— Je discute avec toi, mais tu sais très bien que je ne viendrai pas à votre apéro. Ni celui-là ni les suivants d’ailleurs.
— Mais pourquoi ? Un homme de ta stature devrait être content de partager un moment avec l’élite du village.
— Justement, le hameau m’emploie pour être équitable et impartial. La loi, ça ne souffre pas d’approximation ni de favoritisme. Alors, faire le beau au milieu des croques-lardons n’est pas une option envisageable. Je me dois d’être franc du collier avec tout le monde. Et je n’ai pas le temps ni le transistor intestinal idoine pour picoler avec l’ensemble du village.
— Mais il ne s’agit pas de… Robert relève son journal par-dessus ses yeux, mettant ainsi fin à cette ennuyeuse discussion…

Deux heures plus tard, dans l’ancienne salle des fêtes réaménagée deux fois par mois en tribunal, Robert se retrouve en tête à tête avec un Dimitry un peu moins à l’aise qu’à l’accoutumée.
— Donc Monsieur Dimitry, si vous êtes là, c’est parce que Mme Blandine, la femme du postier, vous a pris sur le faite en train de vandaliser sa boite aux lettres, c’est bien ça ?
— Je ne l’ai pas saccagé, j’ai juste récupéré un truc à moi à l’intérieur.
— Selon sa déposition, vous avez arraché ladite boite du mur sur laquelle elle était attachée, pour ensuite lui défoncer la serrure avec une grosse pierre, et enfin, racquitter ce papier où il y a… Le juge déplie une missive extraite d’un carnet, sur laquelle un mot est écrit avec une typographie hasardeuse. Alors, voyons… Il est stipulé : « merci à l’avenir de bien vouloir respecter les procédures de taille des haies qui dépassent sur le trottoir ». C’était à vous ça ?
Robert se pose en arrière sur son fauteuil, et se gratte son menton fraichement rasé. Dimitry ne moufte pas. Assis droit comme une potence sur sa chaise, ses mains à plat sur ses cuisses ne dénotent d’aucune anxiété. Le regard qu’il fixe sur le juge est celui des gens qui ont l’habitude.
— Cher monsieur, pouvez-vous répondre à ma question ?
— Le papier était à moi. Enfin, je pensais.
— Vous croyiez ?
— Oui, elle n’a pas arrêté de me zieuter en l’écrivant.
— Vous étiez de l’autre côté du trottoir, c’est ça ?
— Oui, sur la rue.
— Mais de l’autre côté ?
— Oui, de la rue…
Robert pousse un soupir. Comment cet énergumène soviétique pouvait-il avoir vu le regard de Mamie Carnet à dix mètres de distance, sachant le double foyer pare-balle des lunettes de la vieille baderne ?
— Et sonner pour demander que l’on vous ouvre la boite aux lettres n’aurait pas été plus judicieux ?
— Pas le temps.
— Pas le temps ? Moi aussi je n’ai pas le temps pour ces balivernes. Merci d’être venu monsieur, vous recevrez la notification par courrier, comme d’habitude…
Alors que le bel éphèbe sort de la pièce, Robert pousse un soupir. Il rédige brièvement une note concernant cet incident, et clôture le dossier. C’est la cinquième fois que ce type s’acharne sur des boites aux lettres. Du coup, il a bien mérité sa petite amende…

Midi passé, Robert prend le temps d’aller avaler sur le pouce un croque-monsieur comme seule sait les préparer Joey. Accoudé au bar, avec un verre de jus de canneberge, le juge engloutit sa pitance sans vraiment chercher à détailler l’exactitude de son contenu. Il a l’assurance que tous les produits utilisés par la patronne sont bio, et ça lui suffit.
— Une tarte pour faire passer tout ça ?
— Tu n’aurais pas plutôt un muffin par hasard ?
— Mais les muffins ne sont pas de moi vous savez ! s’offusque la mastroquette.
— Justement, c’est ce qui m’intéresse.
— Comment ça ?
— Parce que d’habitude, dans les tartes, tu vois, je ne mange que les fruits, et je laisse la pâte.
— Et là, vous faites l’inverse ?
— Hein ? Ah non, là, je laisse tout ! Apporte-moi un muffin va, et un café s’il te plait.
La patronne du bar grommelle en repartant vers son arrière-boutique, duquel elle ramène un minuscule cake encore sous plastique, et une tasse fumante d’un liquide noir, qui possède une vague ressemblance avec des résidus pétrolifères. Robert hume la chose, avant de la boire d’un trait. Il empoche ensuite son dessert, plaque un billet de vingt euros sur le comptoir, et s’en va à son devoir.

Cet après-midi est dévolu au dépôt de plaintes diverses et variées. Angus ne pouvant quitter les rues pour vaquer à ces occupations purement administratives, c’est Robert qui s’y colle, effectuant ainsi un travail préparatoire aux séances plénières du matin.
Ce jour-là, pas grand monde ne s’est pointé dans son officine, comme d’habitude. Seule Mamie Carnet s’est glissée en vitesse pour larguer une missive dénonçant les trop forts décibels des cris des morveux lors de la chasse aux œufs de Pâques de la veille. À dix-sept heures pétantes, le juge de Verlan boucle son cabinet, et s’en retourne voir sa femme et ses enfants, dans la villa qu’il habite sur les hauteurs du village.
Alors qu’il donnait un dernier coup de clé, une main chaleureuse atterrit sur son épaule, le faisant sursauter. La couleur ébène du membre ne laisse aucun doute au magistrat quant à son appartenance.
— Que puis-je faire pour vous, mon révérend ?
— J’aimerai déposer une plainte, cher maître, lui répond le pasteur Coeurenjoie, d’une voix grave.
— Une plainte ? Mais il est trop tard pour ça. Revenez demain, et je me ferai un plaisir de vous accueillir.
— C’est que c’est… un peu particulier…
— Allons bon. De quoi s’agit-il ? L’homme de loi se veut des plus rassurants, même si sa phonation dénote une certaine curiosité.
— En fait, ce n’est pas vraiment à moi de déposer ce genre de plainte, mais je m’inquiète.
— Vous vous inquiétez ?
— Oui. C’est en fait, que… voilà, ils n’étaient pas à confesse, donc je ne briserai pas la confidentialité de l’entretien, mais ils étaient dans mon église, et ils ont parlé, alors je…
— Faites donc je suis à vous cher Révérend…
— J’ai entendu deux employés discourir un soir devant ma paroisse de la disparition d’Anthime. J’avais pris cela sur le ton de la plaisanterie, mais comme hier je ne l’ai pas vu à la chasse aux œufs, je m’inquiète.
— Il était atteint d’une dysenterie prononcée apparemment. C’est une vieille personne, alors les coups de fatigues ne vont pas aller en s’améliorant.
— Mais ça fait quinze jours qu’on ne l’avise plus. Deux de suite qu’il ne vient plus écouter mes sermons à l’église. Il a raté le dernier, celui que je réserve pour le dimanche des Rameaux, quand je raconte mon histoire avec les palmiers et l’âne. Je vous en ai déjà parlé de celle-là ?
— De vous à moi, qui pourrait en vouloir à cette baderne ? Franchement, cette affaire de disparition, je n’en vois pas le moindre mobile… Robert élude totalement la bluette du révérend, sachant très bien que c’est un coup à perdre vingt minutes pour une anecdote sans intérêt qu’il a entendu à maintes reprises.
Le curé fixe le juge, n’ayant rien à répondre. C’est alors qu’une grosse voix résonne depuis l’autre bout de la rue.
— Peut-être qu’à force de solliciter trop souvent la patience des gens, certains ont fini par s’agacer ?
Les deux hommes font volte-face, mais bien entendu, le propriétaire de ce grave organe a déjà disparu.
À quoi faisait-il allusion ?
Pourquoi se cache-t-il de la sorte ?
Est-ce la fin des apéros géants sur la place de l’église ?

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