Épisode 5 : Ceux qui chassent les œufs

La tour de Verlan est le bâtiment le plus imposant du village. Vieille relique du château qui trônait à l’époque de la taille et de la gabelle, il n’en reste que le donjon central, s’élevant sur plus de quatre étages. Et un jardin bien caché derrière d’épaisses murailles, qui sans être luxuriant, demeure le plus vaste du hameau. Et c’est tout naturellement que chaque année, les hautes instances du patelin y organisent la réception de Pâques.

En dehors de la garden-party estivale, pour le solstice, la chasse aux œufs est la seule manifestation durant laquelle Anthime et ses affidés acceptent d’ouvrir cet espace de verdure aux villageois. Le reste du temps, il est à l’abandon, car sans véritables abris, il y fait trop chaud à la belle saison, et trop froid en hiver pour y établir le moindre apéro digne de ce nom.
La vingtaine d’enfants de l’école a peint pour l’occasion des œufs, et plusieurs tablées ont été dressées, proposant quelques victuailles, et beaucoup de vin de fort mauvaise qualité.
Mais alors que la fête ouvre à peine ses portes, une seule question brule l’ensemble des lèvres des badauds qui se sont trainés pour endurer cette obligation pascale : mais où est Anthime ? Pourtant, très rares sont les villageois qui osent affronter le regard dur et dégoulinant de mépris de Pâo-Pâo, qui s’est érigé en garde du corps de Jacquouille, et éconduit toute personne dont les implorations sont trop dérangeantes.
Cette stratégie avait été décidée deux jours auparavant, au cours d’un apéro secret chez Jacquouille. Tout le monde devait faire comme si Anthime était toujours là, victime d’une dysenterie trop importante pour lui permettre de sortir. Antoine avait suggéré d’agiter un vieux chiffon à un moment donné à une fenêtre, pour singer un salut, mais Pâo-Pâo avait supputé que les gens n’étaient pas suffisamment cons pour se laisser berner par ce genre de supercherie. Et comme tous boivent les paroles d’évangile du gros sac, le statu quo fut prononcé.
Mais personne au village n’était dupe.

Pourtant, c’est comme si de rien n’était qu’une fois les carillons de midi sonnés, Jacquouille fait tourner tous les regards sur son auguste personne pour le discours que tout le monde attend, car il lance le coup d’envoi des festivités.
Entre nombres de platitudes qui n’intéressent personne, le chef en second se félicitera de la grande nouvelle de la semaine : l’institut national des statistiques a désigné Verlan comme étant le village ayant le meilleur revenu par habitant de pays. Les applaudissements sont fournis, bien que personne ne sache à quoi ça sert, et ce que ça change.
Alors que les enfants crient tout à leur joie en fouillant dans les hautes herbes pour dénicher des œufs, Robert, qui avait assisté au discours seul dans le fond comme à son habitude, s’approche de la garde prétorienne d’Anthime, afin de prononcer ses hommages, et de prendre congé.
— C’est encore une bien belle manifestation, ment le juge, las de ces mondanités, et qui n’aspire qu’à retourner auprès de sa famille.
— Merci beaucoup. Nous sommes honorés de vous voir parmi nous, répond Pâo-Pâo avec son sourire plein de fausseté.
— Par contre, une question me taraude. Par quel miracle sommes-nous premiers selon l’institut national des statistiques ? Notre village ne produit que le strict nécessaire pour subvenir à ses besoins.
— Je ne sais pas, il faut s’enquérir auprès de Monica, c’est elle qui s’occupe de transmettre les chiffres, réplique Jacquouille, visiblement pressé de se débarrasser de cette imploration embarrassante.
— Monica ? Mais comme d’habitude, elle n’est pas là.
— Oui, la lumière des mondanités ne lui sied guère, répond Germain d’un air gêné.
— Comme c’est dommage, comme c’est dommage…
Sur ces entrefaites, il prend congé de la troupe, et s’éclipse avec la satisfaction du devoir accompli…

Un peu plus loin sur une tablée, le révérend Coeurenjoie, fin saoul après avoir vidé sa bouteille de vin de messe, seul picrate qu’il s’autorise à boire, et dont il s’amène une fiole partout où il va, raconte une de ses éternelles anecdotes, que les personnes dans l’assistance ont déjà entendues au moins à huit reprises.
— C’était un soir dans mon village. J’avais donné confesse à un pauvre maraicher qui avait violé deux fois sa femme. Pour oublier, et attirer vers lui le pardon divin, nous avons partagé une flûte de ginglard. À l’époque, je le fabriquais moi-même, et j’y ajoutais un fond de vieux dentifrice au moment de la distillation, ce qui fait qu’il avait un gout mentholé fort agréable. Évidemment, nous avons fini la bouteille, et je suis rentré fort tard chez moi. N’ayant pas mangé de la journée, faute d’avoir traversé la savane deux fois dans la longueur en courant pour essayer d’attraper un chameau récalcitrant, j’ai sous-estimé les pouvoirs de l’alcool sur mon organisme. Si bien qu’une fois en chemin, alors que la nuit tombait, j’étais tellement bourré que j’ai eu la sensation d’être attaqué de tous côtés. J’ai pris ma canne, et je me suis défendu, défendu…
L’assistance recule d’un pas alors que le pasteur fait tournoyer ladite canne dans des moulinets vifs et dangereux.
— Je me suis défendu pendant plus d’une heure… En fait, j’étais dans un pâturage, j’ai tué 76 chèvres !
Comme à chacune de ses nombreuses allocutions narrant son passé glorieux sur sa terre natale, le révérend Coeurenjoie essuie une salve d’applaudissements polie.

L’après-midi s’écoule bon train, au son des enfants trouvant leurs œufs cachés dans le jardin. Le chocolat est ingurgité à grande vitesse, et l’apothicaire se frotte déjà les mains de toute cette huile de foie de morue qu’il va pouvoir vendre pour soigner les crises dues à l’absorption massive de tout ce mauvais cacao.
Dehors, le juge Robert croise Apolline et Angus, partis en même temps que lui. La conversation s’engage.
— Je vous ai vu discourir avec les affidés. Vous leur avez demandé des nouvelles d’Anthime, je conjecture ? La naine pose les pieds dans le plat, sans prendre de gant.
— En fait non, je me suis interrogé sur cette nomination assez saugrenue en tant que village avec le meilleur revenu par habitant.
— Et donc, vous avez eu une réponse qui tient la route ? s’amuse Angus
— Il faut que j’enquête auprès de Monica, c’est elle qui maitrise tout ce qui est des chiffres.
— Maitriser n’est sans doute pas le mot que j’emploierai, rigole la naine.
— C’est à dire ?
— Il est bien connu que Monica ne maitrise pas plus les chiffres que les autres. Disons qu’elle en invente de plus crédibles.
— Invente ?
— Oui oui, invente. C’est d’ailleurs son seul véritable travail chaque année, répondre aux obligations législatives. Appoline paraît certaine de son fait.
— Et apparemment, cette année, elle s’est un peu plus lâchée que les années précédentes, ricane Angus en guise de conclusion.
Robert reste perplexe quant à la véracité de ces informations. En arrivant à Verlan, il s’était promis de demeurer impartial et neutre. Force est de constater que cela risque d’être problématique vu la situation.
— Vous êtes sûr de ça ? Il n’y a pas une base statistique quelconque à tous ces chiffres ?
— Je n’en sais pas plus, je ne suis que commis aux télécommunications, réplique la naine. Par contre, connaissant le fonctionnement de ce panier de crabes, cela ne m’étonnerait pas. D’autant plus que le vaillant représentant de la maréchaussée ici présent a été témoin d’une discussion entre la suceuse de stylos et son amant. Elle se plaignait d’avoir du travail, diantre, et expliquait comment elle inventait les chiffres chaque année pour s’en débarrasser.
— S’en débarrasser… Hum hum…
Prenant congé des deux ouailles, Robert s’en retourne dans ses pénates, encore plus pensif que d’habitude quant aux us et coutumes des hautes autorités de ce patelin…

Alors que la journée s’achève, et que les larbins-appariteurs desservent les cadavres de gobelets vides et de papiers d’emballage colorés qui trainent dans le jardin, Marc-Aurèle, Pâo-Pâo, le vieil Ernest, président de l’association des patriarches du hameau, et Jacquouille, devisent à propos de cette nouvelle belle réception.
— Vous savez cher Ernest, moi et mes collègues de la tour, nous nous rendons compte que Jacquouille et Anthime sont toujours à pied d’œuvre pour faire l’impossible pour l’ensemble des villageois.
Le second du maître du patelin dévoile une longue litanie de chicots dans un sourire de satisfaction qui fait tressaillir son épaisse moustache. Malheureusement pour lui, son enjouement ne dure pas.
— Et par hasard, au lieu de faire n’importe quoi pour atteindre l’impossible, ça ne vous tenterait pas de faire le possible, une fois, pour voir ?
La grosse voix s’élève depuis l’autre bout du jardin. Choqué, l’imposant Pâo-Pâo se précipite vers le lieu d’où provient l’insultant organe. Mais comme la dernière fois dans l’église, il fait chou blanc. D’un regard puant encore plus la haine et le mépris que d’habitude, il balaye la courtille et l’arrière de la tour.
Qui peut donc leur en vouloir pour déjecter de la sorte sur leur compte ?
Cette voix est-elle liée à la disparition de leur chef tant aimé ?
Et puis surtout, pourquoi transpire-t-il autant après avoir couru sur seulement une dizaine de mètres ?

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