Cela fait déjà deux minutes que l’horloge a dépassé le coup de midi quand le révérant Coeurenjoie se décide à tirer sur la grosse corde de chanvre qui pendouille derrière l’autel, afin d’actionner la cloche et d’indiquer à tout le hameau qu’il est la mi-journée. Une grive, perchée sur la flèche de métal trônant au-dessus du beffroi, prend peur et s’enfuit à tire-d’aile. Une fois à l’autre bout du village, elle se pose sur la cheminée du pub O’Macadam. L’oisillon a ainsi tout loisir d’écouter la vive discussion qui remonte par le conduit…

Attablés au fond du rade juste à côté de l’âtre qui ne sert plus depuis des lustres, Apolline, Wilma-Jane et Angus s’adonnent à leur traditionnel repas hebdomadaire. Si d’habitude, chacun des trois amis en profite pour vider son sac quant aux turpitudes de leur médiocre quotidien, ce jour-là, le conciliabule a tourné rapidement autour du sujet numéro un dans tout le village : mais où est donc passé Anthime ?
— On n’aurait aucun signe de lui depuis une semaine ? C’est dingue cette histoire ! Tu es sûr de toi, Apo ? La suspicion du policier jette un froid sur la tablée.
— Mais évidemment, c’est irréfragable ! Je ne suis pas la moitié d’une demeurée quand même !
— Non, ce n’est pas ça… C’est juste que ça paraît tellement… Tellement…
— Tellement cyclopéen ! Wilma-Jane n’a pas son pareil pour parler avec emphase
— Et puis surtout, il a toujours été là pour diriger le village.
— Et pour trousser les jeunes mariées…
L’ultime bafouille de la lavandière résonne dans tout le pub. Dimitry, accoudé au bar en train de siroter la dernière mouture de la stout de la patronne, se retourne vers le trio et les dévisage d’un œil torve.
— Il me fout la trouille, lance Angus en se trémoussant sur son tabouret.
— Oui peut-être, mais qu’est-ce qu’il est beau, lâche Apolline, en se mordant la lèvre inférieure.
— Si j’avais vingt ans de moins, j’en aurai bien fait mon quatre heures, et mon diner, et mon souper… surenchérit la lavandière.
— Vingt ans de mois, et vingt kilos aussi, non ?
— Ta gueule toi, c’est que ça donne faim toutes ces péripéties.
L’éclat de rire général fait sursauter le vieil Ernest, qui s’était endormi avec son Picon-bière à la main.

— Quand tu dis trousser les jeunes mariés, tu penses vraiment que…
— Que sa bite affiche un compteur kilométrique très haut dessus de la moyenne. Je fais même plus qu’y songer…
— Mais il est tout fripé ! Apolline sort sa langue dans une grimace de dégout.
— Et surtout il est vieux ! Le policier paraît aussi choqué que la naine.
— Vous êtes jeunes tous les deux, mais à l’époque où Anthime avait encore de l’essence dans le moteur, il avait déterré une antique loi du patelin, datant de Louis VI Capet, dit le gros, dans laquelle le maitre de séant pouvait exercer, selon son bon vouloir, un droit de cuissage sur toutes les femmes nouvellement mariées du village.
— Non ? Personne ne m’en a jamais parlé !
— Tu comprends pourquoi je ne suis jamais tombé en épousailles. Pas envie de me retrouver la nuit de noces avec cet étron entre les miches.
Même la grive du haut de sa cheminée affiche un rictus de dégout.
— Mais ça, c’était il y a déjà un quart de siècle. Car à force de trop tirer sur la corde, le nœud ne coule plus, pire, il pendouille lamentablement du haut de sa potence, ne servant plus que pour les basses besognes.
— 25 ans… C’est pour ça que l’on en a jamais entendu parler, remarque Angus, troublé par les révélations.
— Mais ça veut donc dire que certains enfants du village nés avant la date limite fraicheur de la baderne auraient du sang d’Anthime dans les veines.
— C’est plus que probable. Et ça explique pas mal de choses. La consanguinité, tout ça, ce n’est pas sans causer quelques bizarreries généti…
Mais la lavandière ne va pas plus loin dans son explication, comprenant que son ami court sur pattes fait partie intégrante des bizarreries que la nature a larguées sur Verlan un peu avant la fin du siècle dernier. Et au même titre que Violetta, elle ne sait pas qui est son père. Ne souhaitant pas sortir de l’abyme de perplexité dans lequel elle se trouve désormais noyée, elle ignore l’ultime épître de sa collègue, plongeant son regard à travers la fenêtre, en direction du mur de brique de l’autre coté de la rue…

Constatant que Dimitry est à nouveau accaparé par Joey, Angus amorce une tentative de réchauffement de l’atmosphère en relançant le sujet premier de la conversation du jour.
— Si vous voulez résoudre cet épineux problème de cuissage, il faudrait peut-être juste aller demander au principal intéressé non ?
— Mais Anthime a disparu, bordel de cul de basse-fosse ! L’excitation de Wilma-Jane monte d’un cran.
— Mais nous n’avons pas plus d’infos que ça ! J’ai beau n’être qu’un flic de campagne, dans mon métier, je sais que pour avancer, nous avons besoin de preuve. Angus paraissait hésitant, mais pourtant toujours aussi bien coiffé.
— Si je suis au standard téléphonique, ce n’est pas uniquement parce que j’ai un physique à faire de la radio, grommelle la naine. Il ne passe plus aucune communication depuis la Tour, et les rares appels de l’extérieur qui arrivent sont interceptés par ce gros moche de Pâo-Pâo, quand Jacquouille fait la sieste.
— Tu veux donc dire qu’il ne donne plus aucun signe de vie depuis une semaine ?
— Toi, on voit pourquoi tu as fait flic… Le visage d’Angus se gonfle de satisfaction. Tu es du genre à comprendre vite, si l’on t’explique longtemps…
Le ricanement de Wilma-Jane est rapidement chassé par l’arrivée de Joey, apportant à chacun les plats qu’ils ont commandés. Une mini-pizza au fromage pour Apolline, un casse-dalle saindoux-saucisson pour Wilma-Jane, et un club-crudités pour Angus.

Comme à l’accoutumée, le silence règne sur la tablée jusqu’à ce que la dernière, généralement Wilma-Jane, termine sa gamelle. La boustifaille c’est sacré, et ne souffre d’aucune interruption pour une quelconque discussion. Alors que les morceaux de saucisson s’échappent les un après les autres sous les coups de dent de la lavandière, l’homme de la maréchaussée semble avoir parfaitement dressé sa salade et ses tomates, car son sandwich reste dans un ordre impeccable, facilitant la mastication du policier.
Alors que la blanchisseuse termine de rassembler les margouillis gisant dans son écuelle, Violetta pénètre dans le bouge, les bras chargés d’un carton contenant plusieurs bouteilles de couleurs différentes. Elle bave un instant sur Dimitry, accaparé dans une discussion fort peu intéressante avec Joey, puis balaye la salle du regard, pour s’arrêter sur notre groupe de trois, qui a repris son épique débat.

— Je ne comprends toujours pas pourquoi Anthime aurait disparu. Et puis surtout comment ? On ne disparait pas comme ça, sans laisser de trace.
— Le terme exact c’est éparpillé façon puzzlé. Je l’ai vu dans les Tontons flingueurs. Wilma-Jane ne rate pas une occasion pour étaler sa culture.
— Et puis aussi, pourquoi personne n’en parle ? Ils attendent quoi ?
— Angus, tu sais très bien qu’il doit y avoir une seule paire de couilles à se partager entre tous les mecs qui peuplent la tour. Et encore, une petite paire.
— Quand même, c’est de leur devoir de nous tenir informés, il en va de la pérennité du village non ? Angus est effaré.
— Une toute petite paire.
— Pourquoi, où, comment ? Peu me chaut ! Il n’est plus là, c’est certain ! Et c’est une chance unique ! La naine a définitivement repris du poil de la bête.
— Minuscule…
— Une chance unique, mais pourquoi ? Angus a du mal à suivre son amie.
— Rédhibitoire.
— Rédhibitoire ? Tu partirais pas un peu en sucette toi ? Apolline coupe enfin le monologue de la lavandière.
— Ben quoi, c’est pas ce que l’on dit pour les choses qui sont toutes petites ?
— On dit ridicule. Pas réhdibitoire. On peut aussi dire microscopique, ou gougnafier
— Ah non, tu ne me la feras pas à moi. Gougnafier, c’est une marque de confiture !

La discussion se poursuit sur un ton plus léger, mais absorbe tellement nos trois comploteurs qu’ils n’avisent pas de l’irruption éclair de Mamie Carnet, venu se plaindre, comme chaque semaine. Ni même du départ de Violetta. En fait, ils ne lèvent enfin les yeux que lorsque Joey leur apporte les desserts, la spécialité maison : une tarte aux fruits de saison.

— C’est quoi cette tête Wilma ? Tu boudes ?
— Je viens de me souvenir pourquoi je souhaitais manger à l’Estanque, et pas dans ce bouge.
— On y va à chaque fois. C’est bien de varier un peu non ?
— Tu sais, moi, le changement…
— Et puis ici, ils ont des tartes.
— Des tartes ? Justement, c’est pour ça que je ne voulais pas végéter dans ce pub.
— Ben quoi, c’est quoi le problème ?
— Elles sont immangeables tes tartes ! Wilma-Jane ne peut retenir un long soupir de désespoir. Et puis sans chercher à t’offenser Apo, mais la seule différence concrète avec des briques, c’est que vous appelez ça des tartes !
L’éclat de rire est général, même du côté du représentant de la maréchaussée en train de se repaître consciencieusement du reste de la pâte de sa tarte aux pommes.

En sortant du pub, Angus attrape Apoline, qui a déjà enfoui son visage dans son cache-nez.
— Tu parlais d’une chance unique tout à l’heure. Mais pour quoi faire ?
— Pour secouer un peu ce merdier dans lequel nous nous enfonçons tous les jours un peu plus… Chantage, incompétence, et désormais mensonges… Nous sommes dirigés par des branques, et personne ne dit rien. Vient au prochain conseil de doléance, ça va p’tre pas être triste…
Angus regarde partir son ami dont la silhouette disparait bien vite, happée par les venelles du village.
De quoi pouvait-elle donc parler ?
Qui prendra la responsabilité de secouer la cage jusqu’à ce que la nouvelle d’Anthime soit confirmée ?
Et s’il se fâche avec les employés de la tour, lui commanderont-ils encore des pizzas le soir ?
Et puis surtout, quand se déroulera le prochain conseil de doléance ?

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