Episode 3 : Celle qui n’aime personne

L’aube se lève sur le versant de la montagne solitaire, dévoilant aux étoiles encore scintillantes un village de Verlan noyé sous la brume. Cela fait une semaine qu’Anthime a mystérieusement disparu, et la rumeur de son absence commence à circuler au sein de ce hameau d’apparence si paisible. Au cœur du brouillard, une lueur trottine entre les ruelles, accompagnée d’une goualante locale, pas désagréable, mais qui prend vite la tête.

Mon petit oiseau a pris sa volée
Mon petit oiseau a pris sa volée
A pris sa, à la volette
A pris sa, à la volette
A pris sa volée
Cette coruscation, c’est Violetta, enfin, sa chevelure, qui s’illumine dès qu’elle se met à chanter. Cette étrange magie est extrêmement utile pour la jeune fille afin de se rendre chez différents anciens du village par ce temps fuligineux. Du haut de ses 14 ans, l’orpheline ne ménage pas sa peine tous les jours pour apporter victuailles et réconfort aux badernes du hameau. Car Anthime le lui a promis : si elle travaille bien, un jour, il lui révèlera tout sur ses parents et ses origines. Alors elle dort peu, ne mange pas beaucoup, et fait valser sa longue chevelure de part et d’autre du village pour venir en aide à tous ceux qui sont dans le besoin.
La première personne qu’elle visite n’est autre que Mamie Carnet. Les Verlaniens la surnomment de la sorte depuis des temps immémoriaux. Il est fort probable qu’elle traine ce blase avant même l’érection d’Anthime à la tête du patelin.
 Si Violetta commence sa journée par cette baderne, c’est parce que généralement, c’est là où elle rencontre le plus de problèmes. Non pas que la bâtisse en grosses pierres grises où loge Mamie Carnet est difficile d’accès, de toute façon, rien n’est simple quand on habite un village de montagne. Mais la vieille a la réputation de n’aimer personne.
Et en vérité, c’est pire.
Violetta se glisse doucement dans l’appartement. Tout est silence. Avec un peu de chance, elle pourra lâcher la baguette sur le comptoir, et repartir sans entrer en contact avec la propriétaire des lieux. Elle se coule dans le couloir, et arrive dans la cuisine. Mais au moment où elle dépose le sac en tissu sur le meuble idoine, un morceau de papier l’attend, avec écrit dessus, en caractères d’imprimerie « Merci de bien vouloir respecter les heures d’arrivée chez moi ! »
Le cœur de l’adolescente rate plusieurs battements, avant qu’elle ne se décide à fuir ce lieu de cauchemars. À peine s’est-elle retournée qu’une vieille boulotte se dresse devant elle. Ses grands yeux ornent une paire de cernes qui lui tombent jusqu’au milieu des joues. Son regard perçant maquillé à la truelle dévisage la pauvre Violetta figée, sa baguette de pain toujours en main. « Si elle me fixe comme ça encore une minute, elle va casser ses lunettes pare-balles », songe l’adolescente, essayant d’enfouir son stress sous une fine pellicule d’humour. Mais la baderne n’est sensible à rien, ni aux charmes, ni aux galéjades. Sans dire un mot, elle s’avance d’un pas et arrache le pain des mains de la petite. Elle observe sa baguette, puis relève son regard d’acier vers Violetta.
— C’est courte !
La sentence tombe de sa voix aigrelette et implacable.
— Courte… Euh, de quoi ? Violetta ne comprend pas où veut en venir l’ancêtre.
Pestant dans la barbe qu’elle n’a pas, Mamie Carnet se saisit de son inséparable bloc-note, pour y griffonner une bafouille qu’elle tend ensuite à la jeune fille.
— Au revoir, et bonne journée !
Sans demander son reste, l’adolescente s’expulse de la maudite mansarde. Ce n’est qu’une fois sur le trottoir qu’elle prend le temps de lire la missive de la caduque : « Veuillez à l’avenir m’apporter des baguettes qui respectent la longueur réglementaire. »
Interloquée, Violetta s’en va néanmoins vers sa prochaine destination…

Est allé se mettre sur un oranger
Est allé se mettre sur un oranger
Sur un O… à la volette
Sur un O… à la volette
Sur un Oranger
Il est midi quand tinte la clochette du bar O’Macadam, signalant l’ouverture de la porte, et l’arrivée d’un nouveau client. Situé au fond d’une venelle à l’entrée du village, ce pub aux accents irlandais est tenu par Joséphine, femme émaciée au physique sec et anguleux. Elle ne semble avoir ni d’âge ni de sexe. Ses yeux globuleux atteints d’un léger strabisme donnent l’impression de ne jamais vous regarder en face, sa coupe au bol et le duvet fourni qui lui recouvre la lèvre supérieure ne font que renforcer cet état de fait. Elle pousse même le vice jusqu’à exiger des clients de l’appeler Joey, et ne boit que de sa propre bière : une stout de sa fabrication.
Malgré tous ces artifices purement masculins dont la tenancière du pub se pare, il n’en reste pas moins que ses hormones tournent encore dans le bon sens. Si bien que quand Violetta arrive au comptoir, Joey est en grande discussion avec Dimitry.
— Et sinon, tu as fait des paris sportifs comme je t’avais conseillé la dernière fois ?
— Euh, je… le bellâtre semble assez embarrassé
— J’ai parié sur le match entre les Flèches d’Appleby et les Dragons d’Astrapor. J’ai même fait une combinaison, avec la victoire des Gobelins de Grodzisk et des Balais de Braga. Tu en penses quoi ?
— Euh… Oui… Surement. Moi j’ai gagné l’autre soir en misant simplement sur…
— Je le savais. Le plus important Dimitry, ce sont les cotes, il faut bien faire attention aux cotes… Plus elles sont grosses, plus c’est interessant…

Constatant que la responsable est accaparée, Violetta reste un instant la rétine collée sur le visage si avenant de Dimitry, puis comprenant qu’il n’a pas remarqué sa présence, plonge son regard au cœur du rade pour en observer les clients. Il n’y a pas foule. Ce qui est bien normal pour un village qui compte pourtant trois établissements de boissons : le pub O’Macadam, le bistro de la place de l’église, et l’Estanque Jaune, le bar à pastis qui ne propose que du Ricard.
Son attention est attirée par un groupe dans le fond, qui semble en proie à une intense discussion. Elle y distingue Wilma-Jane, qu’elle reconnait à son vocabulaire de conducteur de diligence, Angus, toujours aussi propre sur lui. Et au second plan, le nanisme du troisième larron ne laisse aucun doute quant à son identité. Les bribes de conversation qu’elle arrive à capter parlent de disparition, de changement dans la continuité, de politique du pire… Malheureusement, une sombre histoire de semelles rouge pour baskets révolutionnaires vient boucher son horizon.
— Je sais, mais je n’ai pas eu l’occasion de les porter récemment… La réponse de Dimitry laisse la barmaid perplexe. Elle fixe son interlocuteur d’un regard vide à faire peur aux pigeons.
La clochette retentit. Une ombre se glisse jusqu’au comptoir, y dépose un papier, avant de ressortir aussi sec, dans un grommellement lugubre. Violetta se dresse sur la pointe des pieds afin de couler un œil sur le mot largué par Mamie Carnet : « merci à l’avenir de bien vouloir respecter la quantité réglementaire de houblon dans votre bière. »
— Et celle-là, elle est vraiment sans gêne de critiquer ma bière. Et puis d’abord, c‘est quoi ça, le houblon ? Joey s’offusque.
— T’inquiètes Patron. C’est pas parce qu’une vieille moisie vient nous baver dans les étagères que ça vaut forcément que’que chose ! Cette voix caverneuse déboule du fond de la taverne sans que Violetta ne puisse distinguer son origine.
C’est alors que Joey constate la présence de l’adolescente.
— Ah, ma belle, te voilà ! Tu as les détergents que je t’ai commandés ?
— Oui ! Plusieurs villageois m’ont donné ces bidons à moitié vides, tous de marques différentes…
— Tant mieux, ça n’en aura que plus de gout, s’extasie Joséphine.
Sans demander son reste, la fillette s’éclipse du pub, alors que Joey range sous son bar la précieuse livraison. Dimitry, enfin tranquille, peut laisser vagabonder son esprit jusqu’au fond de l’échoppe…

La branche était sèche, et elle s’est cassée
La branche était sèche, et elle s’est cassée
Et elle s’est… à la volette
Et elle s’est… à la volette
Et elle s’est cassée…
Il est presque 15 heures quand Dimitry quitte la torpeur du O’Macadam. Apolline, Wilma-Jane et Angus ont repris leur travail une heure auparavant. Mais afin de ne pas soulever les soupçons de cette population scrupuleuse, il est resté bien après leur départ, faisant passer le temps avec cette bière immonde, et une tarte aux pommes qui devait contenir de tout, sauf des pommes.
Les mains dans les poches, la tête légèrement embrumée par le mauvais alcool, il traverse la place du village, puis emprunte la rue derrière l’église pour rentrer dans ses pénates.
Au carrefour, il surprend Mamie Carnet griffonnant sur son éternel calepin. En l’apercevant, la baderne arrache brutalement la feuille, et la fourre dans la plus proche boite aux lettres, avant de s’enfuir aussi vite que le peuvent ses vieilles cannes.
Tout d’abord interloqué, Dimitry plonge ensuite dans l’affolement le plus total.
Qui a-t-il sur ce bout de papier ?
Est-ce à propos de lui ?
Cela concerne-t-il la conversation qu’il vient d’entendre ?
Ou pire, est-ce un nouveau billet doux comme il en reçoit tant chaque semaine ?
Et puis diantre, pourquoi l’a-t-elle déposé dans la boite aux lettres de la villa du facteur ?

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