Episode 2 : Celui qui n’était plus là

Alors que le soleil arrive au bout de sa course quotidienne, un brouillard fugace s’enroule lentement autour du clocher, et une fine pellicule de givre macule le bitume aux endroits les moins exposés aux rayons de l’astre diurne. Mais cela n’est rien en comparaison au froid glacial qui règne dans le bureau d’Anthime, situé au troisième étage de la tour.

Jacquouille, Germain, et le reste des frotte-manches sont prostrés sur leur fauteuil dans un mutisme de catacombes. Seule Monica émet un désagréable bruit de succion en mâchouillant son stylo.
— Il a donc disparu. Pâo-Pâo rompt le silence de la voix des gens au bord du suicide.
— On a cherché partout, répond désespérément Jacquouille. Son lit est fait, comme tous les matins. Sa tasse de café sale repose dans l’évier, et il a surement changé son tricot de corps.
— Alors, il est parti ? Germain insiste lourdement.
— Sa vieille valise se trouve encore dans le galetas, réplique Monica fronçant les sourcils sur son cahier plein de gribouillis, alors qu’Antoine juste à côté se mouche, imitant le bruit des trompettes de l’apocalypse.
— Et si l’on se met à faire des claquettes, vous pensez que ça va le faire revenir ?
Tous les regards se tournent alors vers Pâo-Pâo, mais personne ne s’offusque malgré le côté saugrenu, voire totalement débile, de la proposition. Il est de notoriété publique à Verlan que les seules choses que Pâo-Pâo aime plus que sa grosse personne, c’est son chef, et Fred Astaire. Comme pour accentuer le sérieux de sa question, il offre son plus beau sourire à ses comparses, celui qui fait peur aux enfants quand ils le croisent au fin fond d’une ruelle sombre.
Histoire de détourner l’attention, Monica relate ensuite toutes les démarches entreprises depuis le milieu de la matinée pour essayer de retrouver Anthime. Elle aime bien détailler par le menu le travail de ses semblables, ça lui donne l’impression d’avoir fait quelque chose. Anthime n’était nulle part. Ni chez lui ni ailleurs. Et ni Jacquouille ni les autres n’ont trouvé le moindre indice concernant un quelconque départ. Il s’est évaporé, purement et simplement. Disparu, envolé, volatilisé.
— Et la magie, personne n’a pensé à la magie ? Demande Jacquouille.
— Violetta était à l’opposé du village, chez Mamie Carnet. Apparemment, il y avait un problème avec la baguette de pain du jour. Pâo-Pâo se faisait un devoir de tout connaître sur tout à Verlan.
— De toute façon, elle ne sait rien faire d’autre que de la lumière avec ses cheveux, réplique Antoine, sèchement.
— Le KGB alors ? Quelqu’un a vu Dimitry ce matin ?
— Comme d’habitude, c’est un mystère. Il faudra en toucher deux mots à Angus, rétorque le gros maitre des espions du village.
— Pour une fois qu’il va servir à quelque chose, celui-là râle Antoine.
— Ses pizzas sont plutôt bonnes, atténue Germain, toujours dans la demi-mesure
— Surtout la calzone tomate — cerises, surenchérit Monica, toujours dans le sillage de Germain
— Et les extra-terrestres ? Antoine souhaite apparemment changer de sujet de conversation.
— Dans la pizza ?
— On en prend pour l’apéro ? Jacquouille clôt ainsi la discussion.

Plusieurs serfs, ignorants du drame qui se trame à côté de leur petite personne, passent tour à tour par l’huisserie pour prendre congé des hautes sphères. Comme de coutume, personne ne répond. Alors que l’antépénultième employée s’éclipse, on peut entendre murmurer « et c’est encore un grand chelem » le long des couloirs, jusqu’aux esgourdes de Jacquouille, qui ne comprend pas de quoi il s’agit. Son esprit est déjà ailleurs, quelque part entre Verlan et le fin fond de la galaxie.
— Il s’est surement passé un truc hier soir pour qu’il décide comme ça de mettre les voiles, insiste Germain.
— Mais il n’est pas parti, on te dit.
— Oui, mais il n’est pas là.
— Il n’avait pas une réunion de… des vieux de… Nom d’un bilboquet, je ne m’en souviens plus ! Pâo-Pâo semble en proie à une poussée de réflexion intense.
— De toute façon, des roquentins, on n’a que ça à Verlan, raille Antoine.
— Les anciens combattants ? Ça fait lulure qu’il n’y met plus les pieds. Jacquouille tranche dans le vif, clôturant ainsi cette conversation qui replonge son assemblée de croque-lardon dans un abîme de perplexité.
Il raconte ensuite comment Anthime s’est fâché avec un des deux « anciens combattants » du village, parce que ce dernier, président du  « Verlan Coinche Club », ne l’a pas nommé au conseil d’administration de la très estimée association de belote du hameau.
Pour se venger, il boycotte toutes les manifestations où Ernest, petit vieillard émacié, est présent. Et c’est Jacquouille qui est envoyé tous les ans pour assister à leur compétition annuelle.
— Quelqu’un a vérifié s’il n’avait pas reçu des menaces récemment. Ou pire, un coup de fil anonyme ?
— Non, j’ai appelé la naine, elle m’a assuré n’avoir transmis aucune communication pour Anthime depuis vendredi soir.
— Depuis quand faisons-nous confiance à la mirmidonne ?
— Depuis que c’est la seule à savoir se servir correctement d’un standard téléphonique et du Minitel.
Sur cette affirmation du roi de la moustache, chacun se renfrogne dans un coin

— On a un autre problème, Jacquouille semble se réveiller tout à coup.
— Lequel ? Répond Antoine, perdu, comme très souvent
— Demain matin, on a un conseil de doléances. Si Anthime n’est pas là, qui va y siéger ?
Tous les regards convergent alors vers Jacquouille dont l’inquiétude ne semble pas être partagée par les autres.
— Mais, en l’absence du maitre du village, ce n’est pas normalement son second qui le remplace ? L’interrogation de Germain tomberait presque sous le sens.
— Oui. Mais j’ai prévu complètement autre chose demain matin, s’insurge le chef en second. Il n’y en a pas un de vous qui souhaiterait y aller à ma place ?
Bref murmure dans l’assistance.
— Et ça consiste en quoi, le conseil de doléances ?
— S’assoir derrière une table dans la grande salle des banquets en bas, et écouter les pécores se plaindre encore et encore… Dire oui, ou non. Ou pas. Ou les éconduire s’ils sont trop irritants. Ça ne sert pas à grand-chose, mais ça leur permet de croire que nous sommes à l’écoute de la condition villageoise.
— Ne comptez pas sur moi, bougonne Antoine. Personnellement, la condition villageoise, j’me la taille en biseau…
Et ajoutant le geste à la parole, il se lève et prends congé de ses partenaires, donnant ainsi le signal de départ d’une retraite bien mérité pour ce petit monde fort harassé.

Sortant de la tour, et alors que la montagne éclipsait les derniers rayons de l’astre diurne, Germain traverse la place, avant de s’enfoncer dans la pénombre de l’église du patelin. Observant son manège de loin, Pâo-Pâo le suit, et surprend son collègue, et peut-être un peu ami, assis sur un banc, un cierge entre les mains.
— Qu’est ce que tu fais là ? demande le postérieur le plus protubérant de Verlan.
— Je prie.
— Tu quoi ? Tu ne veux pas aller faire un petit apéro plutôt ?
— Non, je préfère rester ici. De toute façon, c’était soit l’orémus, soit mon cours de stretching-bâton. Et puisqu’on a tout essayé pour retrouver notre chef bien aimé, peut-être, en dernier recours, une intervention divine…
— Tu auras quand même plus de chance de trouver cette vieille baderne autour d’un mojito que sur un banc froid et humide d’une chapelle miteuse.
— Oui, mais je ne sais pas. Je ne sais plus. Ça m’a semblé une bonne idée sur le moment.
Pâo-Pâo saisit alors le bras de Germain.
— Vient avec moi, et retournons fouiller son bureau. Jacquouille a surement passé une heure siester là-bas cet après-midi au lieu de chercher. À deux, on trouvera certainement une explication. Ce n’est pas possible qu’Anthime soit parti sans laisser de trace…
Son exclamation s’envole jusqu’à la nef de l’église, avant de retomber doucement en direction de l’autel.
— Je ne pense pas que deux trous-du-cul soient plus efficaces qu’un seul !
Les deux membres du fan-club d’Anthime se retournent en même temps vers le fond de la chapelle d’où provient l’insultante voix caverneuse.
Malheureusement, il n’y avait déjà plus personne, juste une bougie vacillante sous un courant d’air.
Qui est ce mécréant qui a osé agonir la noblesse de Verlan ?
Germain et Pâo-Pâo parviendront-ils à trouver une explication quant à l’absence de leur idole ?
Qui tiendra le conseil de doléances de demain matin ?
Et surtout, à quelle heure pourront-ils prendre le prochain apéro ?

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