Episode 1 : celui qui n’est pas du matin

Par une aurore de février, froide et sèche comme une flatulence, le hammeau de Verlan se réveille doucement. Les villageois actifs émergent peu à peu des brumes du sommeil, tandis que les plus vieux ronflent encore, le dentier trempant dans une solution aqueuse sur la table de nuit, entre la bougie et le dernier roman d’André Malraux. Un jour normal, en quelque sorte. Sauf que ce n’en est pas un.

Les deux lampadaires de la place de l’église crépitent péniblement. La faible clarté de ces chandelles permet tout juste de distinguer l’ombre imposante de la tour. Surnommé ainsi, ce bâtiment carré datant du moyen-âge toise d’une hauteur de quatre étages tout le patelin dont les maisons ne montent guère au-delà d’un niveau. À l’intérieur se réunissent chaque jour les pontes de la bourgade pour décider de la destinée de ses habitants. Et aussi pour boire un petit café.
Ce système de gouverne prend sa source à l’époque de la taille et de la gabelle et n’a pratiquement jamais bougé depuis le roi Louis VI, dit « le Gros », et ce malgré les siècles et l’arrivée du minitel. Personne ne s’est jamais offusqué de ce fonctionnement précaire basé sur les privilèges, le copinage et l’exclusion, car personne n’a jamais eu le courage de s’y opposer. Et puis surtout, pourquoi changer ? On vit bien à Verlan, et si l’on n’est pas trop regardant, on trouve de tout, pour tout le monde, et c’est tout ce qui compte pour ses habitants.
À droite de la tour siège la poste, qui fait aussi office de bibliothèque et de tabac. Puis viennent le bureau de la maréchaussée et le marchand de pizza, dont le camion n’a pas bougé depuis plus d’un demi-siècle, faute à un carburateur dont personne n’a jamais vraiment su comment le remplacer. Si l’on continue le tour de la place, on tombe ensuite sur la petite chapelle qui a donné le nom à ce saint lieu. Jadis bâtiment autour duquel fut construit le hameau, il ne survit désormais que par l’abnégation du révérend Coeurenjoie. Car plus d’être le curé de la bourgade, et le conducteur du train à touristes qui fait la visite du village une fois par semaine, il fait aussi office de sage-femme, son passé de fermier au Sénégal lui conférant une solide expérience avec les chamelles. Un peu plus loin sur la droite se trouve le café, dont l’enseigne se veut à l’effigie de ces grandes échoppes d’outre-Atlantique, mais dont le breuvage à l’odeur encore plus douteuse que le gout marque bien sa provenance locale.
Au centre de la place se tient une petite fontaine, et la cabine téléphonique publique, qui fonctionne toujours avec des francs, qu’il faut aller récupérer auprès du préposé de la bibliothèque, ou de la Poste, ce qui globalement revient au même.

Comme tous les matins Wilma-Jane déboule sur son vélo depuis la rue de l’église, fait le tour du griffon avant de s’engouffrer dans la venelle qui serpente derrière le bureau de la maréchaussée. Par ce chemin, elle se rend dès potron-minet à son lieu de travail. Un petit vent du nord lui fouette le visage, de ceux qui passent à travers les mailles du cardigan, vous faisant frissonner jusqu’à l’intérieur des os. Une centaine de mètres plus loin, elle houspille le facteur de quelques noms d’oiseaux bien de son cru tels que faquin, maroufle ou encore roupie de sansonnet. Si les insultes varient en fonction de son humeur, la raison est toujours la même : l’estafette garée en plein milieu l’oblige à faire un écart juste avant d’arriver à son lavoir.
Un jour normal, en quelque sorte. Sauf que ce n’en est pas un.

Comme tous les matins, Pâo-Pâo pose dès l’ouverture son postérieur sur la banquette du café de la place de l’église. Il commande un grand nectar américain, spécialité que le patron de l’échoppe ne fait que pour lui. Le breuvage est tellement long qu’il pourrait servir à faire tremper les pieds de l’équipe de France de Football, et par son gout, a dû… Germain et Antoine le rejoignent quelque temps plus tard. Attablés à côté d’une fenêtre, ces trois mousquetaires de la jactance vont se gausser des autochtones qui auront le malheur de passer sur la place à ce moment-là. Tel petit vieux prendra du prône-misère, telle pauvre dame encaissera du hallefessier, tel couple aura droit à sa rumeur d’adultère.
C’est d’ailleurs ce que subit Apolline au moment où elle traverse devant le café, le nez engoncé dans une écharpe orange et bleu, ses cheveux bouclés dépassant d’un bonnet en grosse laine grise. Bien à l’abri derrière leur paroi de verre, Germain lance une vanne à propos de la naine :
— Regardez, voilà l’homelette. Pour la faire, ses parents ne se sont pas cassé les œufs !
C’est la même tous les jours, à une ou deux variantes prêts. Son auditoire ricane. Une gorgée de l’immonde café plus tard, et le groupuscule se cherche une nouvelle cible à railler.
Un jour normal, en quelque sorte. Sauf que ce n’en est pas un.

Comme tous les matins, Apolline arrive dès l’ouverture de la poste pour y déposer le livre qu’elle a lu la veille. En poussant la porte, elle entend ricaner les trois jocrisses dans leur estaminet. Elle hausse les épaules, sachant très bien la cible de leur hilarité. C’est comme ça depuis le jour où elle a appris qu’elle ne dépasserait pas le mètre trente-cinq. Alors qu’elle procède à l’échange du livre qu’elle a lu durant la nuit, faute à une insomnie chronique, elle murmure à la seule attention de son écharpe.
— L’esprit a besoin d’être aiguisé. Et viendra le jour où le mien sera suffisamment tranchant pour rendre la monnaie de leur pièce à ces écornifleurs.
— Hein, quoi ? Qu’esse vous dites ? Balbutie Brandine, la femme du facteur, et bibliothécaire pendant les neuf mois par an où elle est enceinte.
La naine sort de la poste sans répondre. La tête courbée sous le vent qui lui glace l’échine, elle traverse à nouveau la place pour se diriger à son travail.
Un jour normal, en quelque sorte. Sauf que ce n’en est pas un.

Comme tous les matins, Angus se réveille une poignée de secondes avant que la sonnerie de son coucou ne retentisse. Déjà frais et dispo malgré sa nuit de trois heures, il prend une douche rapide puis revêts sa tenue réglementaire. Un simple coup de peigne permet de remettre sa chevelure blonde en place. Un maitre petit déjeuner hyperprotéiné tout juste avalé, il enfourche sa Vespa, qui démarre au quart de tour, puis se rend au commissariat. En chemin, il croise la petite Violetta, en train de galoper avec une liste de course dans les mains.
— Les badernes de Verlan ont de la chance d’avoir un tel service à leur disposition, pense ce vaillant représentant de la maréchaussée.
Une fois garé juste derrière le camion à pizza, Angus enlève son casque avant de l’enfourner sous sa selle. Pas besoin de se recoiffer, son brushing est déjà en place.
Un jour normal, en quelque sorte. Sauf que ce n’en est pas un.

Comme tous les matins, Jacquouille déboule en retard. Il passe en revue son officine, salue Monica, sa secrétaire en train de sucer un crayon, puis s’affale sur son fauteuil en cuir. Quelque chose le turlupine, mais il n’arrive pas bien à mettre le doigt dessus. Ou plutôt la moustache, qui est son appendice le plus protubérant.
Après une heure à trier quiètement les trois papelards du courrier, le fidèle bras droit du chef se lève pour inviter ses collaborateurs de prédilection à boire un petit café.
Il fait couler le breuvage sombre dans une tasse en plastique, avant de se vautrer sur la table octogonale qui se trouve dans le bureau d’Anthime. Germain se pointe juste après avec un sachet de galettes fourrées à la confiture de canneberge, suivi par Monica, suçotant encore et toujours son éternel Bic. Un violent éternuement d’Antoine depuis l’autre bout du couloir la fait sursauter, et elle recrache son stylo qui choit, accompagné d’un filet de bave.
C’est après avoir fixé avec dégout le Bic gisant par terre que Jacquouille se rend compte de la chose qui me turlupinait depuis ce matin : Anthime n’est pas dans son bureau !
L’affolement le gagne.
Branle-bas le combat !
Sonnez le tocsin et l’olifant !
Que faire si le pilier de la communauté n’est plus là ?
Comment s’en sortir dans cette jungle sans le totem d’immunité ?
Mais surtout, qui va amener les petites olives vertes pour l’apéro de ce soir ?

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