Comme tous les matins, j’ai quitté mon petit nid douillet situé rue de la roquette, en plein cœur de la capitale, pour prendre mon premier repas place de la Bastille, dans un lieu connu par de rares initiés, où la nourriture est fraiche, ce qui est rare de nos jours. Ensuite, j’ai tout loisir de partir flâner dans les quartiers alentour, dans ces venelles où il me plait à observer ces automobilistes chanceux se lançant dans un créneau désespéré, ces passants pressés qui bien souvent ne remarquent même pas ma présence, ou ces employés qui entrent dans les immeubles, le visage marqué par l’habitude et la lassitude.

Sur le coup de midi, peut-être moins, des hurlements se font entendre quelques bâtiments plus loin. Je viens juste d’arriver au coin de l’allée verte et de la rue Nicolas-Appert, petit boyau anonyme et calme comme il y en a des dizaines dans Paris.
Curieux de nature, je trottine jusqu’en face du numéro 10, lieu duquel me semblent provenir les cris. Curieux oui, mais pas suffisamment courageux pour quitter l’ombre protectrice d’un grand véhicule utilitaire.
Bref, je suis un trouillard !

Des pétards claquent à l’intérieur du bâtiment. De très gros pétard même.
Pas aussi gros que ceux du 14 juillet, mais quand même, ça fait un sacré boucan.
Puis deux hommes, à la mine patibulaire, mais presque, sortent de l’immeuble. Depuis ma cachette, je peux voir deux paires de grosses chaussures se diriger vers une petite voiture noire garée un plus loin à l’entrée de la rue.
Une voix tonitruante résonne alors dans la rue silencieuse.
— On a vengé le prophète Mohammed
Il ânonne ensuite d’autres borborygmes dans un langage que je ne connais pas. C’est pénible à mon oreille, mais pas autant que le bruit des pneus qui crissent sur le bitume à leur départ, juste avant que la voiture ne s’éloigne.

La rue est de nouveau silencieuse, si l’on excepte les plaintes qui jaillissent depuis le bâtiment en face. Et aussi les sirènes qui retentissent un peu partout aux alentours, et qui semblent converger vers ici.
Que s’est-il passé ?
Comme la plupart de mes congénères, je ne brille pas par un très grand courage et je n’ai donc pas vu grand-chose, bien au chaud derrière le gros véhicule blanc. Mais cette rue empeste le drame, suinte la peur, et moi, j’ai un peu honte d’être resté là, sans rien faire d’autre que le témoin anonyme désemparé et couard.
Mais que pouvais-je bien faire ?
Je ne suis qu’un pigeon après tout.

Je m’envole, et sors de cet endroit qui risque d’être très vite surpeuplé. Comme tous les Columbia Livia Domestic, je suis agoraphobe, sauf quand au milieu se trouve une personne qui nous jette négligemment de quoi nous sustenter. 
Je m’élève jusqu’au niveau du toit des immeubles, puis plane en direction de l’allée verte. Sans vraiment réfléchir, je vire à gauche, pour rejoindre la grande artère qui serpente vers la célèbre place de la Révolution. Je n’ai pas fait cent mètres que je retrouve la voiture noire aux rétroviseurs chromés au milieu de la route, ses passagers cagoulés en train de remonter dedans. L’un d’eux se met à nouveau à crier.
— On a tué Charlie Hebdo !
Des morts. Voilà où nous en sommes. Alors que le véhicule redémarre, je remarque un corps non loin de là. La tache de sang qui macule le bitume ne laisse aucun doute à son sujet. Je décide de me lancer à la poursuite de ces sombres individus, poussé par une farouche envie de comprendre.
Et quelque part de me racheter de ma couardise.

Nous remontons vers le nord de Paris. La prudence m’intime l’ordre de voler au-dessus du niveau des immeubles. Mais voulant rester au cœur de l’action, je suis bien plus bas que nécessaire, quasiment au niveau des arbres. La voiture sombre pourrait si vite se noyer dans la circulation. Heureusement qu’elle a les rétroviseurs chromés, ce qui me permet de la distinguer d’autres véhicules anonymes similaires.
Un courant d’air du genre très violent, faute à un bus roulant à vive allure dans l’autre sens, me déporte fortement sur la droite, et je suis obligé de prendre de l’altitude pour éviter de me retrouver avec un kiosque à journaux sur le bec. Au même moment, la Citroën noire vire sur la gauche, et j’en perds le contact visuel. J’ai beau scruter la masse des véhicules, rien n’y fait, je ne la vois plus.
Je poursuis quand même dans cette direction, et tombe un peu plus loin sur un monospace accidenté au milieu d’une place, ce qui me rassure un peu : ce n’est surement pas une coïncidence. Après cinq longues minutes, j’aperçois à nouveau ma cible, au moment où elle s’engouffre sur une voie perpendiculaire.

Malgré la circulation dense de la mi-journée, je vole toujours plus bas, toujours plus vite. Si mon plan est sans accrocs, j’ai suffisamment accéléré pour me retrouver devant la Citroën des deux meurtriers, qui roule dans la rue parallèle à celle où je me trouve. Au carrefour suivant, je tourne à droite. Ensuite, il ne me restera plus qu’à prendre un peu d’altitude pour laisser passer la voiture, et recommencer ma filature.
Je boucle tout juste mon virage qu’une forme noire se dresse devant mon bec. Trop tôt, et beaucoup trop vite. Je redresse ma trajectoire tant que je peux, mais je suis lancé comme une balle face à un véhicule tout de verre et d’acier.
Le capot fonce juste sous mes pattes.
Mais mon dernier coup d’aile s’avère insuffisant.
Merde ! Merde ! Merde !
Je heurte violemment le bolide, rebondissant au milieu du pare-brise.
Le choc est rude. J’en ai le souffle coupé.
Je ne sens plus mon arrière-train. Je dois avoir une aile cassée.
C’est fort douloureux
 ! Il est probable que si le bitume ne m’achève pas, je terminerai ma courte existence agonisant sur le sol sale et froid de la capitale.

Alors que tout tournoie autour de moi, mon regard tombe sur la chose sur laquelle je me suis écrasé : une voiture noire, dont le conducteur par ma faute a perdu le contrôle, pour venir choir contre un poteau juste devant une boulangerie.
Malgré la tragédie de la situation, un détail me fait sourire.
Elle a les rétroviseurs chromés…

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